L'Eldorado de VOLTAIRE

L’ELDORADO, l’ UTOPIE VOLTAIRIENNE


I.D. : un monde cohérent, construit autour de qq idées-force.


I. La fantaisie féerique d’un conte :
II. Les relations humaines = une société policée
III. Religion et politique : le modèle anglais
IV. La vie économique
V. Les arts et les sciences



I. La fantaisie féerique d’un conte.

1) le quotidien ordinaire est transfiguré comme dans un jeu d’enfant
« gros moutons rouges »
haillons d’or
repas : 600/300 oiseaux (exagération)
luxe exagéré : « simple » sofa de colibri (antiphrase)
âge : 172 ans
liqueurs dans les fontaines…

= un univers de CONTE merveilleux : tout est exagéré et farfelu


2) des détails signifiants :
- l’âge du vieillard : dans ce pays, on vit vieux, car on vit bien.
= la sagesse permet de dépasser les normes humaines ordinaires, de tendre vers une immortalité quasi divine
- « obsession » habituelle chez Voltaire à parler du sucré (liqueurs/gâteaux/fruits confits) pour signifier le bonheur : sans doute un trait de sa personnalité, un de ses « fantasmes » personnels (cf. les fruits confits et les gâteaux du dernier chapitre)


II . Les relations humaines : une société POLICEE.


1) impression de politesse générale, même chez les « charretiers » !
cf. le sens grec du mot « polis » = cité organisée, civilisée

2) société policée : sans police ni armée ni prisons ni tribunaux
= ils sont NATURELLEMENT BONS (cf. mythe du « bon sauvage »)

3) société organisée :
- il y a une HIERARCHIE sociale (un roi/des gueux…)
- chacun a une fonction à remplir
- grande SOLIDARITE (gratuité des auberges et des écoles)

BILAN : une impression générale d’HARMONIE +/- familiale

N.B. harmonie hommes/femmes (égalité utopique des sexes : Voltaire lui-même n’y croit pas)



III. Religion et politique (modèle anglais)

· 1 seul Dieu = monothéisme comme toutes les religions modernes
· religion universelle (la même pour tous), naturelle, déiste (= un dieu vague, sans nom, sans mythe)
· pas de clergé (« nous sommes tous prêtres) = chacun a un contact direct avec dieu, comme dans le protestantisme « doux » de l’anabaptiste Jacques (de la Hollande à Lisbonne)
· pas de prière de demande mais seulement d’adoration

Transition : aucun lien religion/politique, contrairement à la France de Louis XIV, monarque de droit divin et aux théocraties comme le Portugal (cf. Inquisition au chap.VI) ou la Turquie du derviche (chap.XXX).

Au niveau politique, on a en Eldorado :
· une MONARCHIE proche de la monarchie parlementaire anglaise : un roi proche de son peuple, un roi « sage » et presque philosophe ; un roi sans pouvoir réel.
· La NATION (= les citoyens) décide directement, sans intermédiaires = UTOPI qui repose sur la bonté naturelle et le fait que c’est un petit pays
· Une société hiérarchisée : ce n’est pas l’ANARCHIE où chacun fait ce qu’il veur sans tenir compte des autres

BILAN : une grande LIBERTE individuelle, avec plusieurs références au modèle anglais
Une utopie fantaisiste, mais avec des principes très sérieux


III. La vie économique
I.D. : une société ne fonctionne bien que si son économie fonctionne

· Idée de base : le LIBERALISME (= libre-échange des marchandises et des personnes + liberté d’entreprendre). Là encore le modèle est l’Angleterre de l’époque ; cela s’oppose aux monopoles royaux de Colbert en France.
è un réseau routier entretenu, des voitures rapides, des professionnels de la route…..
è commerces, échanges (proche du troc), la « livre » comme monnaie (cf Angleterre) mais pas de banques ni de spéculation)
· qq traces d’un « COMMUNISME » fondé sur la solidarité : auberges payées par le gouvernement, fontaines gratuites…
· richesse fondée sur l’agriculture : c’est « un pays cultivé » que Candide découvre à son arrivée.

BILAN :
- l’idée que la richesse naturelle du sol, mise en valeur par les travaux agricoles, se répand grâce au commerce est une théorie économique moderne à l’époque, celle des PHYSIOCRATES
- Voltaire n’est pas seulement un « poète », un intellectuel : c’est aussi un homme d’affaires avisé, qui aime l’argent, qui a des actions dans de multiples entreprises (y compris le commerce triangulaire des esclaves)
- Voltaire vient d’acheter la propriété de FERNEY, à la frontière suisse, et y applique les idées de physiocrates

IV. Les arts et les sciences

1. la musique est omniprésente : elle est le symbole de l’harmonie sociale
2. l’art et la beauté sont des luxes nécessaires (cf texte de Gautier : préface de Mademoiselle de Maupin, séquence sur la poésie)
3. la ville est « belle » : architecture et urbanisme soignés, jardins « cultivés pour le plaisir » (cf les jardins anglais)
4. un musée des sciences : les ingénieurs sont admirés comme les artistes
5. les ingénieurs sont efficaces, leurs inventions technologiques sont au service des gens (cf « ascenseur » final)

BILAN : c’est l’époque de L’Encyclopédie qui résume toute la technologie moderne et repose sur l’idée que la science conduit au bonheur et au progrès social.


Conclusion générale

L’Eldorado a toutes les caractéristiques d’une UTOPIE, « pays de nulle part » où l’auteur organise une société selon ses idées ou ses rêves. Une utopie est souvent une île (cf L’Ile des esclaves) et l’Eldorado est une sorte d’île au milieu d’un pays hostile : on n’y entre et on n’en sort pas facilement.

L’Eldorado a bien sûr des points communs avec le Paradis mais ce n’est pas le jardin d’Eden : on y travaille et on y vit en société. C’est un pays « moderne ».

Cette utopie met en évidence quelques unes des idées de Voltaire sur l’homme et la société :
- on pourrait améliorer la société française dans les domaines de la religion, du gouvernement, de la place des sciences et du commerce… Le modèle existe : c’est l’Angleterre.
- l’idéal n’existe que si les hommes sont bons au départ. Or ils sont mauvais (Voltaire pense le contraire de Rousseau sur ce point) et on ne pourra pas changer cela : l’Eldorado n’existera jamais dans la réalité. Il est donc stupide d’être « optimiste » et ce paradis n’est qu’une illusion.
- l’Eldorado est un monde heureux mais ennuyeux, monotone, sans passions : il est vite insupportable pour Candide, qui est un être de désir et veut retrouver Cunégonde.


Dernière remarque : en Eldorado, tous les hommes se valent et CACAMBO est ici non seulement un ami de Candide (et pas seulement son valet) mais il lui est même supérieur puisqu’il sert d’interprète.

MOTS-CLEFS de l’étude (chacun doit être défini) :
- UTOPIE
- Paradis ILLUSOIRE
- LIBERALISME
- DEISME
- Société POLICEE

Questions possibles dans l’entretien :
- Quelle est la fonction de Cacambo dans ces chapitres ? dans l’œuvre ?
- Pourquoi Candide ne reste-t-il pas en Eldorado ?
- Comment entre-t-on en Eldorado ? comment en sort-on ?
- En quoi les chapitres XVII/XVIII sont-ils un apologue ?
- L’œuvre entière est-elle un apologue ?
- Quel est l’intérêt de ce texte pour un lecteur de 2008 ?
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# Posté le jeudi 12 juin 2008 04:50

INDEX des personnages

BESSON Robert, dit « Bob » :

Le nom de Bob Besson apparaît au chapitre XXXIII, lors d’une rencontre entre André Wildmer et le narrateur. Wildmer évoque ce nom car les trois hopmmes se sont vus pour la dernière fois à Megève, plusieurs années auparavant.
Plus tard, au chapitre XXXVII, le narrateur se souvient de ce fameux hiver passé à Megève où il a rencontré Bob Besson.

Bob Besson est originaire de Megève. Il est moniteur de ski, et il a eu pour clients des célébrités. De plus il pratique le saut de tremplin, ce qui ne l’empêche pas de boire de l’alcool, et il occupe un poste dans les services de ravitaillement. C’est un homme brun et de petite taille. Il boite légèrement et son visage est couvert de cicatrices à cause d’une mauvaise chute.

Besson rencontre le narrateur par l’intermédiaire d’un certain Kyril qui ne lui inspire pas confiance et qui connaît vaguement Gay Orlow. Par la suite Besson et son complice Oleg de Wrédé comprennent vite la situation du narrateur et lui proposent de l’aider à passer clandestinement la frontière suisse en échange de 50 000 francs par personne. Le narrateur et Denise acceptent et se trouvent pris au piège. Les deux complices les emmènent très loin dans les montagnes, les séparent puis Bob abandonne le narrateur.
Des années plus tard, au chapitre XXXVIII, le narrateur revient à Megève pour tenter de retrouver des éléments de son passé oublié. Il emprunte un taxi et apprend du chauffeur que le vrai nom de Bob Besson est Robert Bessson et qu’il est mort, il y a quelques années en sautant d’un tremplin.


Robert Besson, dit « Bob » est mystérieux, l’auteur ne donne pas beaucoup d’informations sur son caractère. C’edst un personnage douteux et qui semble jouer un rôle ; Il n’inspire pas confiance et Wildmer le surnomme « carton pâte ».

Ce personnage apparaît vers la fin du roman pendant un court passage. Sa présence est rapide mais importante car il participe à un événement marquant de la vie du narrateur. De plus en apprenant sa mort, on observe le temps qui a passé entre le moment où le narrateur a été abandonné et sa vie présente.










XXXIII-196 ; XXXVII-226/233
Astrid Vanhuyse : 15/20

BERNARDY Jean-Pierre :


On découvre ce personnage au chapitre V, grâce à Hutte, qui en parle dans une carte postale qu’il envoie de Nice à Guy Roland, lorsque celui-ci recherche des informations sur Gay Orlow : « Pour cette femme que vous recherchez, le mieux serait de téléphoner à Bernardy, Mac Mahon 00-08. Il a gardé des liens très étroits avec les gens des différents services. Il se fera un plaisir de vous renseigner » (p.51).

On a très peu d’informations sur cet homme, en dehors des renseignements professionnels de base : son identité (Jean-Pierre Bernardy), le numéro de téléphone où on peut le joindre et le « profil » assez vague de quelqu’un qui a « gardé des liens » (donc il a quitté la profession) avec les « différents services ». Vu que ces détails sont donnés par un ancien détective privé, on peut supposer qu’il s’agit des services de police auxquels il a pu avoir l’occasion de s’adresser pour ses enquêtes : on pense aux services de l’identité ou aux Renseignements Généraux.

Bernardy ne rencontre jamais le narrateur : il ne fait que lui envoyer des lettres, dont chacune comporte une ou des fiches de renseignements sur les personnages auxquels s’intéresse Guy Roland. C’est le cas aux chapitres VI (Gay Orlow), XXIII (Alexandre Scouffi et Oleg de Wrédé) et XXXIX (Freddie Howard de Luz). A chaque fois le ton de sa lettre est cordial mais il n’y a aucune relation personnelle amicale entre le narrateur et cet homme qui le renseigne : Bernardy le vouvoie et semble ne donner ses renseignements que pour faire plaisir à Hutte. Chaque lettre se termine par une allusion à ce dernier : « Amitiés à Hutte. » (p.54) ; « […] transmettez toutes mes amitiés à Hutte. » (p.157) ; « Mon souvenir cordial à vous et à Hutte. » (p.237).


Commentaire :

Bernardy intervient donc trois fois dans le roman pour donner des informations au personnage principal : c’est grâce à lui que le narrateur avance dans ses recherches. Une fois au début, puis au milieu et à la fin, ce qui signifie qu’il est l’un des « passeurs » principaux. Cependant, contrairement aux autres, il n’appartient pas au passé de Guy Roland, il n’a pas fréquenté les gens sur lesquels il le renseigne : il ne fait que son travail. Comme un service officiel de police, il existe sans jamais s’effacer, il suffit de le consulter pour obtenir des renseignements, comme on consulte un annuaire ou un Bottin. Il fait partie de l’arsenal documentaire que Hutte a laissé en « héritage » à son employé Guy Roland quand il a pris sa retraite. Il ne disparaît pas après usage comme Stioppa ou le vieux Bob.

De plus son côté officiel lui permet de donner des renseignements sur des personnes réelles, comme l’écrivain Alec Scouffi : Bernardy est l’un des facteurs de réalisme du roman. Il a l’air « vrai ».

Sur le plan de l’écriture, on pourrait penser que Modiano a voulu faire une allusion à l’inspecteur Barnaby, le célèbre détective de la série télévisée britannique Midsomer murders, mais le personnage de Caroline Graham n’existe que depuis 1987.

En revanche, un certain Alain de Bernardy a connu avant la guerre une réelle réputation dans les services de police mais en tant que criminel : accusé d’avoir assassiné sa femme, il a fait deux fois la Une de la revue « Détective » en mars 1938. Il fut finalement condamné à mort et guillotiné le 11 juin 1947. Il avait bien sûr fait fortune pendant la guerre en commerçant avec les Allemands ! Le personnage serait donc un « clin d’œil » de Modiano, lecteur acharné de vieux journaux, à l’actualité des années 40.













































V-51 ; VI ; XXXIX ; XXIII
Daphné Wagon : 15/20
BLUNT Waldo :

Le personnage apparaît au chapitre VI, dans la fiche d’identité de Gay Orlow. On y apprend simplement qu’elle l’a épousé aux Etats-Unis et qu’ils ont divorcé.
Citoyen américain né le 30 septembre 1910 à Chicago, il réside à Paris depuis 1952, possède une carte de séjour et gagne sa vie comme pianiste dans « divers établissements nocturnes » (p.54).
Le narrateur le rencontre au chapitre VII, au bar de l’hôtel Hilton où Waldo Blunt joue tous les soirs, de dix-huit à vingt et une heures, mais il sait qu’il sera au chômage le mois suivant (p.56). C’est « un petit homme grassouillet au front dégarni et à la moustache fine » (p.55), dont l’accent américain est plus marqué quand il est fatigué (p.70). Il a fortement grossi depuis que Gay Orlow l’a quitté, « au moins trente kilos » (p.67) et son physique a droit à un long commentaire du narrateur, page 70 : « Tout était rond chez lui… ». Il a l’air d’un ballon, prêt à s’envoler au moindre courant d’air, et c’est une idée qui est en rapport avec le nom que Modiano lui donne : « Et son nom de Waldo Blunt était gonflé, comme l’un de ces ballons ». Il est évident que cela incite le lecteur à travailler l’onomastique des personnages du roman.

Au moment de l’action du roman, il habite près du Musée d’Art moderne, dans « une petite rue » (p.65). Il est remarié avec une certaine Dany qui a trente ans de moins que lui et qui le trompe ouvertement. Il est au total assez pathétique. En revanche, quand il avait connu Gay et jouait du piano dans une boîte de nuit new-yorkaise (p.60), il devait avoir des qualités de musicien puisqu’elle le prenait pour le « nouveau Cole Porter » (p.68).



Ce qu’il apporte à l’enquête :

1) il fournit l’essentiel des renseignements sur Gay Orlow, à la fois professionnels, physiques et psychologiques.
2) c’est lui qui, le premier, évoque le Français qui était « le confident de John Gilbert » et s’appelait Howard de Luz (p.64/65).
3) en revanche il n’a gardé aucune photographie et ne reconnaît pas le narrateur.


Commentaire :

Passeur essentiel, il permet au narrateur de cerner dès le début la personnalité de Gay Orlow et surtout de continuer sa quête en rendant visite à un descendant de la famille Howard de Luz, Claude (chapitre X).

Il est par ailleurs très important dans la narration car c’est avec ce personnage que l’auteur lui-même nous invite à travailler sur l’onomastique et nous révèle un aspect de son travail sur les personnages : leurs noms sont « signifiants ». Le mot « blunt » est en effet très évocateur.
Au chapitre XV, quand le narrateur pénètre pour la première fois dans l’immeuble de la rue Cambacérès où il a sans doute habité, on lit : "Au fond, une porte aux petits carreaux vitrés que j'ai eu de la peine à tirer à cause du blunt." (p.107). Que peut bien être ce « blunt » ? En anglais le mot s’emploie à propos des couteaux ou des épées et signifie « émoussé, qui a perdu son tranchant » : il évoque donc l’idée de quelque chose qui ne coupe plus, qui ne « marche » plus, ce qui peut s’expliquer pour la porte de la rue Cambacérès. Au sens figuré, l’adjectif qualifie une personne « blasée », ce qui correspond assez bien au caractère dépressif du personnage. Enfin des jeux de mots ou associations d’idées sont possibles avec l’emploi argotique du mot en américain : un « blunt » est un gros cigare, voire un « joint », ce qui évoque l’idée de fumée vaporeuse, voire celle des « ronds » que l’on fait en fumant un cigare. Est-ce à cela que fait allusion la phrase de la page 95 : « Décidément, tout finissait dans de vieilles boîtes de chocolat ou de biscuits. Ou de cigares. » ? Par ailleurs, on appelle « blunt » (sans doute parce que c’est le nom du fabriquant) l’espèce de ressort qui retient une porte et l’empêche de se refermer en claquant trop fort : encore une idée de lenteur, d’engourdissement, d’affaiblissement qui correspond bien au personnage.

































VI-53 : VII ; XXXIII-191 ; XLII-240

Marine Picavet : 15/20
Charlotte Vasseur : 12/20
BRUN Robert, dit le « vieux Bob » :
Ce personnage apparaît au chapitre XI, quand Guy Roland entre dans une propriété normande, qu’il pense appartenir à ses grands-parents, les Howard de Luz. Il croit en effet être « Freddie », le mari de Gay Orlow.
Robert Brun occupe l’ancien château de la famille, à Valbreuse : la demeure a été mise sous séquestre par les Domaines après la mort de ses propriétaires, vu les dettes qu’ils avaient accumulées mais quelques pièces sont encore accessibles. C’est un homme « assez grand, massif, vêtu de velours vert » ; brun, il porte des moustaches (p.84).
Lorsqu’il voit Guy Roland s’avancer vers le château, il semble très méfiant, jusqu’à ce que le visiteur lui dise qu’il a rencontré Freddie en Amérique : il devient alors chaleureux et l’emmène dans l’une des rares pièces qui ne sont pas sous scellés, l’ancienne salle à manger d’été (p.87).
Il s’occupait jadis du parc et servait de chauffeur à la grand-mère de Freddie, Mabel Donahue, qui l’appelait « Bob ». Il connaît donc bien la famille et a vécu dans son intimité.
C’est un « passeur » important pour l’enquête : Guy Roland apprend tellement de renseignements grâce à lui qu’il craint de ne pas pouvoir tout retenir et se dit qu’il « aurait fallu les consigner immédiatement sur un petit carnet » (p.96).

Ce qu’il apporte à l’enquête :
1. Des renseignements sur Freddie et ses amis (voir Howard de Luz Alfred)
2. Des objets contenus dans une boîte à biscuits (chapitre XII) : « quelques petites choses » comme un soldat de plomb ou un trèfle à quatre feuilles ; des photographies d’identité dans une enveloppe, avec un passeport en blanc ; une photographie de Pedro et Freddie jeunes en vacances à La Baule ; une autre des quatre amis dans la salle de billard ; deux de Denise, dont l’une permettra de remonter la piste de Pedro grâce à un numéro de téléphone : ANJou 15-28 ; une carte postale d’Amérique, signée de Freddie ; un document du Consulat d’Argentine, daté de juillet 1941, certifiant que les archives de Salonique ont brûlé en 14-18 ; une coupure de journal annonçant la mise sous séquestre du château.

Commentaire :
Un passeur essentiel, comme Stioppa dont il confirme les informations. Comme lui, c’est en parlant longuement avec le narrateur puis en lui donnant une « boîte » qu’il le met sur la piste. Sa fonction est à la fois d’être une mémoire vivante et d’offrir, avec sa boîte de biscuits, une sorte de « musée » de la vie de Freddie, un condensé de son identité et de celle de ses amis.
Grâce à sa conversation avec lui, Guy Roland se rend compte très vite qu’il n’est pas Freddie Howard de Luz (en moins de trente pages, de la page 65 à la page 92). Il a immédiatement une nouvelle piste, celle d’un certain « Pedro » : le vieux Bob est le premier à nommer ce personnage.
Une fois son office rempli, le vieux Bob n’est plus utile à l’action et il disparaît de la narration : il n’a été qu’un jalon, un relais, une étape dans la quête du narrateur, qui ne pensera plus à lui.


















XI ; XII-99 ; XXXIII-187
Morgane Dorchies : 18/20
Yohann Rouzé : 15/20
Amandine Verez : 15/20
BOGAERS Henriette :






















XV-118 ; XXVIII-177

COUDREUSE Denise
On découvre ce personnage au chapitre XI, grâce au "vieux Bob", Robert Brun, qui habite l’ancien château de la famille Howard de Luz, à Valbreuse. Il explique au narrateur que Freddie et Gay Orlow sont venus plusieurs fois dans ce château avec un Américain du Sud et une Française. Ils restaient souvent dans « la salle à manger d’été » où ils avaient installés un billard. C’était surtout la Française qui jouait, avec brio. A ce moment de son enquête, le narrateur ne connaît pas encore l’identité de Denise, il sait juste que c'était la petite amie française d’un Américain du sud, Pedro. Le "vieux Bob" lui donne une boîte de biscuits qui contient plusieurs photographies où figure cette "jeune femme aux cheveux clairs" : au dos de l'une d'entre elles, un numéro de téléphone lance le narrateur sur une nouvelle piste, celle de « Pedro ».
Au chapitre XV, le narrateur se rend donc dans un immeuble parisien situé au 10bis de la rue Cambacérès, qui a jadis correspondu à ce numéro (ANJou, 15-28). La première locataire à qui il s'adresse, une certaine Hélène Pilgram, le reconnaît immédiatement, sous le nom de Mc Evoy. Elle lui parle abondamment de son amie Denise, qu'elle a connue par l'intermédiaire du couturier Léon Allen. Elles étaient suffisamment liées pour qu'Hélène lui prête son appartement quand elle s'absentait, par exemple en 1943, juste avant le départ de Pedro et Denise pour Megève (p.113). Hélène présente d'ailleurs au narrateur le dernier mot qu’elle a reçu de Denise, en février 43.
Hélène Pilgram est le principal "passeur" à propos de ce personnage. Elle donne en particulier au narrateur deux romans et un « petit agenda de crocodile » que Denise a oubliés dans l’appartement : il y trouve un acte de naissance qui mentionne son mariage avec Jimmy Pedro Stern, le 3 avril 1939. Ce document permet au narrateur de reconstituer la vie de Denise.
· Elle est née à Paris, le 21 décembre 1917, au deuxième étage du 19 quai d’Austerlitz. Son père, Paul Coudreuse, était un « chic type » qui fumait des cigarettes belges et travaillait à la gare voisine (p.128). Sa mère, Henriette Bogaerts, une Flamande, venait d’Anvers, comme le patron du café « A la marine » qui occupe le rez-de-chaussée de l’immeuble. Elle y est retournée après la mort de son mari.
· Elle allait à l’école de la rue Jenner et venait toujours chercher les cigarettes de son père avant de partir, le matin (p.130). A dix ans, c’était une « drôle de gamine » qui jouait au billard avec les clients du café (p.129). Très jolie, elle est devenue mannequin.
· Le cafetier a conservé un vieux magazine où le narrateur reconnaît immédiatement, sur une photo de mode signée « Jean-Michel Mansoure » (p.131), son « visage d’Asiatique » (p.134), aux yeux clairs et aux cheveux blonds. Le nom du photographe permet de passer à l’étape suivante .
· Au chapitre XX, Mansoure confirme qu’elle était mannequin et « a fait beaucoup de photos avec Hoyningen-Hunne », un photographe allemand. Mieux : il a conservé l’ancienne adresse de Denise : 97, rue de Rome, à Paris, (XVII°), dans le même immeuble qu’un de ses amis qui a été assassiné, Alec Scouffi.
· Tous ces renseignements sont confirmés au chapitre XXVIII par une fiche de police, sans doute obtenue, comme le conseille Hutte au chapitre XXVII, en s’adressant au service « Dans l’intérêt des familles », auprès d’un certain De Swert (p. 175). Elle a travaillé comme mannequin chez J.F. (Jacques Fath ?) sous le nom de « Muth », et s’est même associée à un couturier hollandais, Van Allen, pour créer une maison de couture pendant l’Occupation, après avoir épousé Jimmy Pedro Stern.
· Elle semble avoir disparu en février 1943, à la frontière franco-suisse, au cours d’un passage clandestin vers la Suisse, pays neutre. (p.178).
· Les derniers renseignements sur Denise viennent d’André Wildmer : il sait qu’elle a assisté, avec Pedro que l’ancien jockey a tout de suite reconnu dans le narrateur, au mariage de Gay Orlow et de Freddie, à Nice, dans l’église russe. Wildmer, Rubirosa et le vieux Giorgiadzé en étaient les témoins (p.189).
A partir du moment où le narrateur entend parler d’elle, des souvenirs personnels lui reviennent : c’est lui qui reconstitue progressivement leur liaison.
· Page 111, il ne sait rien encore : « Qui était cette Denise ? Avait-elle joué un rôle important dans ma vie ? » et il ne reconnaît pas non plus l’appartement : « Se peut-il qu’on ne finisse pas par reconnaître un endroit où on a vécu ? » (p.117). Même la chambre où ils ont vécu ne lui rappelle rien, malgré ses efforts : « Tout cela ne m’évoquait aucun souvenir » (p.121).
· Pourtant quand il se met à la fenêtre « une sorte de déclic » se produit en lui (p.122), qui se reproduit dans le vestibule de l’immeuble (p.124) : c’est encore très fugace mais c’est à ce moment qu’il décide d’être « Pedro Mc Evoy », le compagnon de Denise en 1943.
· Il visite systématiquement les lieux où a vécu Denise, la rue Cambon, l’hôtel Castille et le quai d’Austerlitz, sans grand résultat.
· Le chapitre XVIII est le premier « souvenir » : celui de la rencontre, provoquée par Freddie et Gay, dans un bar d’hôtel. L’image de Denise est alors très nette mais peut-être est-elle reconstruite à partir des photographies ?
· Brusquement, au chapitre XXI, la mémoire semble complètement revenue : c’est le récit d’un dimanche ensoleillé de promenade avec la petite filleule de Denise. Tout est si précis que la scène semble vraie : le narrateur peut écrire « Je revois […] Denise et la fillette » (p.152).
· Dès lors, tout lui revient et les détails de sa vie avec Denise sont très nets : quand elle habitait rue de Rome et travaillait chez un couturier de la rue de la Béotie, Jacques , et qu’elle était souvent en retard (p.159) ; le trajet qu’ils suivaient ; le petit restaurant où ils dînaient avenue Victor-Hugo… L’immeuble de la rue de Rome est lié aux premiers moments de leur rencontre (p.164) mais c’est la chambre verte de l’hôtel Castille qui est le lieu le plus riche en souvenirs, cette fois très intimes : l’odeur poivrée et le grain de beauté de Denise (p.169). Le chapitre XXXI confirme ce retour à la mémoire avec le souvenir de l’anniversaire de Denise, à l’approche de Noël : en effet elle est née le 21 décembre. De même le chapitre XXXIV raconte par le menu l’arrivée de Pedro, Rubirosa et Denise à Vichy, au moment de l’exode de 1940, et le narrateur « voit » même un passeport au nom de « Denise, Yvette, Coudreuse » : cependant c’est un chapitre de facture franchement romanesque, avec un narrateur omniscient qui n’est pas Guy Roland/Pedro !

· Le chapitre XXXVII, le plus long (24 pages) marque le retour définitif de la mémoire : « Maintenant, il suffit de fermer les yeux » (p.208) : c’est le récit de la fuite à Megève et de la disparition de Denise, dans la voiture de Wrédé , par le seul témoin de ce guets-apens, celui qui a « suivi du regard la voiture qui s’éloignait. Elle n’était plus, là-bas, qu’un tout petit point noir. » (p.231)

Commentaire :
Denise, dont on parle dans plus de la moitié des chapitres du livre, est un des personnages les plus importants. Elle est le point de repère qui permet au narrateur de retrouver la mémoire et de se convaincre de son identité : même s’il n’est pas sûr de son propre nom et doit poursuivre sa quête en allant « rue des Boutiques Obscures », il est certain d’être le compagnon de Denise, celui qui, le dernier, l’a vue s’éloigner vers la frontière. Peut-être faut-il signaler que Denise, au moment de leur rencontre, habite « rue de Rome », comme si elle représentait une première étape vers la vérité, vers l’enfance de Jimmy Stern.

L’enquête sur elle est de loin la plus facile, la plus rapide et la plus complète. Ce personnage est peut-être le seul point de repère solide dans un monde d’identités troubles. Elle est d’ailleurs la seule à avoir un passeport français authentique, des parents identifiés, des amis vivants. Le récit de son enfance, puis de sa carrière professionnelle donne au personnage un côté réaliste, solide, vérifiable qui tranche sur les autres : un témoin direct, qui l’a réellement connue petite, parle d’elle avec précision. On se croirait dans un roman de Simenon, qui affectionne les cafés populaires et les personnages venus de Belgique. Bien sûr, on ne peut oublier que la mère de Modiano était elle aussi d’Anvers mais Luisa Colpeyn n’a vraiment rien de la petite Parisienne qu’invente l’auteur. De même son passage dans les milieux de la haute-couture donne une impression de réalité totale.
Dans la narration, elle est un des personnages dont le nom est le plus signifiant : il évoque évidemment le verbe « coudre », mais en y ajoutant une sorte d’écho à la neige « poudreuse » où elle se perd finalement et à l’atmosphère poudrée, « poudreuse » des cabines de mannequin.
Elle est aussi, avec son mari Pedro, l’héroïne du seul chapitre proprement romanesque, où Modiano semble s’amuser à écrire comme un romancier traditionnel, à « raconter » au présent de narration les aventures de « héros » pris dans la tourmente de la guerre, en adoptant un mode narratif qui n’a rien à voir avec le récit à la première personne de l’enquête de Guy Roland. Ici on est bien dans une fiction romanesque, tout comme aux chapitres XXVI et XXXII, où un « il » et une « elle » anonymes se souviennent des ombres fragiles qui peuplent la mémoire de « moi ». Comme si la forme du roman à la manière de Balzac était le seul moyen de donner de la consistance aux fugaces personnages de la mémoire, comme si, pour le lecteur, la fiction faisait mieux « exister » ce qui aurait dû lui apparaître comme la réalité de Guy Roland.


XI-92 ; XV-110èXLIV-244
Aurélie Duval : 17/20
Christie Lemaire : 10/20
COUDREUSE Paul :
Paul Coudreuse n'apparaît pas en tant que personnage dans le roman. Seul son nom y figure, sur les papiers d’identité de sa fille Denise.

On apprend d’abord, au chapitre XV, qu’il est le père de Denise Yvette Coudreuse, grâce à une « copie conforme » de fiche d’état civil, du genre de celles que l’on demande pour faire une carte d’identité ou un passeport. Ce « papier » qui attendait entre les pages d’un vieil agenda a la sècheresse administrative des documents officiels à l’en-tête de la République française (p.118).

Ce document indique l’adresse où vivaient Paul Coudreuse et la mère de Denise en 1917 : 19, quai d’Austerlitz, à Paris. Ce renseignement conduit, au chapitre XVII, le narrateur dans ce quartier de l’ouest parisien, tout à fait excentré par rapport aux autres lieux de l’action.
Cette adresse est celle d'un « immeuble de trois étages » avec un café flamand au rez-de-chaussée : A la Marine. Le patron, « un homme de petite taille, la soixantaine, les cheveux blancs, le visage rouge déjà congestionné sans doute par divers apéritifs » (p.127) avait une douzaine d’années en 1917, à la naissance de Denise. Il se souvient de Coudreuse : il habitait au deuxième étage de cet immeuble, il travaillait à la gare d'Austerlitz, sa femme Henriette était d'Anvers, il fumait des cigarettes belges, des Laurens, et c'était « un chic type ». Le cafetier allait souvent dîner chez eux.

On retrouvera le nom de Paul Coudreuse dans la fiche de renseignements que De Swert envoie au narrateur à la demande de Hutte (p.177) : elle ne fait que confirmer que Denise est bien la fille de Paul Coudreuse et de son épouse, née Henriette Bogaerts.



Commentaire :

Paul Coudreuse n'est donc pas un personnage de l’action : ce n’est qu’un nom sur un papier. Cependant le réalisme de ces documents officiels et la précision des souvenirs du cafetier font de lui, en quelque sorte, un élément du décor que Modiano compose autour de Denise.
Un décor qui rappelle ceux des romans de Simenon, en particulier les Maigret, où le fameux commissaire s’attarde dans les bistrots ou s’aventure Chez les Flamands1. Même la gare est un décor « simenonien », sauf que chez l’auteur belge il s’agit le plus souvent de la Gare du Nord. La gare d’Austerlitz est, jusqu’en 1939, la tête de ligne des trains qui partent vers Bordeaux et Toulouse : on ne sait pas quelle fonction y occupe Paul Coudreuse mais c’est une porte ouverte vers l’évasion, le sud-ouest, l’Espagne…
Encore une fois les Coudreuse sont en cela très différents des autres personnages du roman : émigrés russes et baltes, juifs ou non, souvent réfugiés à Nice ; Américains, du nord ou du sud ; levantins de tous bords, Grecs, Egyptiens…


XV-118 ; XVII-128/129
Julien Belison : 12/20
Alexandre Mispelon : 12/20

DJAGORIEW Stioppa de :

Le nom de ce personnage est mentionné dès le chapitre II (page 23) par Paul Sonachitzé et Jean Heurteur lors de leur rencontre avec Guy Roland dans le restaurant de Heurteur. Le narrateur n’a alors aucune information sur son identité : il sait qu’il n’est pas « Guy Roland », que ce n’est qu’un faux état-civil, et c’est tout. Or les deux barmen associent sa haute silhouette à celle d’un autre client, aussi grand que lui et qui fréquentait le Tanagra. C’est alors qu’apparaît le nom de « Stioppa », c’est à dire un prénom, « russe certainement » (p.24).
Cela ne dit rien à Guy Roland, ni l’air favori de Stioppa à l’époque du Tanagra, une chanson du Caucase intitulée Alaverdi, et ce n’est qu’en soupirant de lassitude qu’il admet avoir connu ce personnage et sa « joyeuse bande ».
Heurteur ne peut dater ces événements (« cela remonte au déluge ») mais fournit à Guy Roland un journal où figure le faire-part de décès d'une certaine Marie de Resen. Son « ami » Stioppa de Djagoriew y est nommé. Ainsi commence l’enquête du narrateur, avec une précision spatio-temporelle qui tranche sur le flou total des renseignements précédents : « le 5 novembre en l’église orthodoxe russe, 19, rue Claude-Lorrain, Paris XVI° ». Et le narrateur de conclure : « je tenais enfin une piste » (p.27).

Le chapitre III est à proprement parler un chapitre de filature policière : le narrateur est « en planque » dans un taxi devant l’église russe mais il ne connaît pas celui qu’il guette et c’est par simple intuition qu’il se décide à suivre « l’un des hommes [qui] était très grand et portait un pardessus bleu marine » (p.31). C’est un geste fugace (l’homme doit se baisser pour passer une porte) qui lui donne « la certitude que c’est Stioppa ». Mais au fond il n’en sait rien et la fin du chapitre le dit : « je souhaitais ne pas me lancer sur une fausse piste car rien n’indiquait vraiment que cet homme fût bien Stioppa de Djagoriew ».
Les réflexes d’observateur du détective permettent de lire un portrait physique détaillé du personnage : avec « sa très haute taille » (p.34), il « avait dû être un très bel homme. Je lui donnais soixante-dix ans. Son visage était un peu empâté, son front dégarni, mais le nez assez fort et le port de tête me semblaient d’une grande noblesse. » (p.35).

Tout le chapitre IV est le récit de la rencontre entre le narrateur et Stioppa, d’abord chez celui-ci, boulevard Julien-Potin, dans un petit appartement de deux pièces où le plafond oblige les deux hommes à se baisser et même à s’allonger sur des divans pour causer (p.41). Outre quelques remarques générales sur le milieu de l’Emigration russe et la nostalgie que cela inspire à Djagoriew, l’essentiel de cette conversation repose sur des photographies, « des tas de photos… » (p.42), réunies dans « une grande boîte rouge », qu’il finit par donner au narrateur (p.47). Cadeau d’autant plus précieux qu’il a « mis les noms et les dates derrière parce qu’on oublie tout ». Photos des « figures de l’Emigration », des grandes familles russes.
Lorsque Guy Roland s’arrête soudain sur une photographie « d’un papier plus épais et au dos de laquelle il n’y avait aucune indication » (p.44), c’est sans hésitation que Stioppa identifie Giorgiadzé et sa petite-fille Gay Orlow. Il sait même qu’elle a émigré avec ses parents en Amérique. Pour quelqu’un qui « oublie tout » ! Et c’est lui qui repère, par hasard, la photographie de Gay enfant à Yalta qui servira d’excipit au roman et qui oblige le narrateur à faire le rapprochement avec l’autre photo. Dès lors son rôle de « passeur » est terminé : « ça ne vous fait rien si nous arrêtons ? ».
Le repas au « Bar Restaurant de l’Ile » du quai Général-Koenig ne nous apprend pas grand-chose de plus, sinon que Stioppa a des goûts culinaires assez exotiques. En revanche on a l’impression qu’il charge en quelque sorte Guy Roland de faire son enquête, de « retrouver Gay Orlow » (p.49) : il lui « passe le flambeau » (p.48) et, comme par hasard, s’enfonce dans le brouillard.
Le nom de Stioppa de Djagoriew apparaît une dernière fois au chapitre XI, lorsque le narrateur fait la remarque qu’on lui donne toujours des souvenirs dans des boîtes : « Je pensais à Stioppa de Djagoriew et à la boîte rouge qu’il m’avait donnée lui aussi. Décidément, tout finissait dans de vieilles boîtes de chocolat ou de biscuits. Ou de cigares. » (p.95).


Commentaire :

Stioppa est le second « passeur » du roman, l’un des plus importants car sans lui le nom de « Gay Orlow » ne serait pas apparu. Une fois cet office rempli, il disparaît de l’histoire et l’auteur en offre une belle métaphore en introduisant à la fin du chapitre IV « un brouillard à la fois tendre et glacé » qui estompe les décors et les sons. Cela permet au narrateur de décrire l’état mental qui est le sien à ce moment : il n’a plus rien à apprendre de Stioppa, il a sa boîte rouge sous le bras, et pourtant « j’étais sûr à ce moment-là qu’il me disait encore quelque chose mais que le brouillard étouffait le son de sa voix. » (p.50). En tout cas, le narrateur n’ira pas revoir Stioppa.

Stioppa de Djagoriew a joué son rôle, il a « passé le flambeau », il peut disparaître. Cependant il a confié une sorte de mission au narrateur : conserver la mémoire de tous ces gens qui n’existent sans doute plus et dont on n’a que des photographies. L’amnésique Guy Roland est ainsi chargé de devenir une « mémoire ».

Dernière remarque : Stioppa occupe un petit appartement au cinquième boulevard Julien-Potin. Or c’est dans cette même rue de Neuilly, précisément au 9, que résidait Rubirosa : il y hébergeait en 1940 son ami Pedro Mc Evoy. Or le narrateur, quand il le prend en filature, décrit cette rue avec une totale indifférence : « Une voie étroite bordée d’immeubles impersonnels d’entre les deux guerres, et cela dessinait une seule et longue façade, de chaque côté, et d’un bout à l’autre de ce boulevard Julien-Potin. » (p.39) : on n’a vraiment pas l’impression que celui qui décrit a peut-être jadis habité là ! Si Guy Roland est bien Pedro Mc Evoy, comme on le pensera à partir du chapitre XV, au début de son enquête, sa mémoire est tout à fait « morte ».

D’où la question que l’on se pose toujours à la fin du roman : et si les « souvenirs » qui lui reviennent progressivement n’étaient que des reconstructions mentales, élaborées plus ou moins volontairement à partir des bribes d’informations, des images et des mots que lui fournissent les « passeurs » ? N’est-ce pas cela, une identité ? La somme des souvenirs que les autres ont de nous ?









II-23/28 ; III ; IV ; XI-95

Dauthuille Fabien : 18/20

DONAHUE Mabel :
Il y a très peu d'informations sur Mabel Donahue qui est un personnage tout à fait secondaire. Son nom apparaît pour la première fois au chapitre IX, quand Guy Roland consulte différents Bottins dans l'Agence de Hutte. Il cherche alors des informations sur Howard De Luz, nom que lui a fourni Waldo Blunt au chapitre VII (p.64). Il trouve d’abord des indications très mondaines dans un Bottin des années trente : un "Howard De Luz (Jean Simety) » est marié à Mabel Donahue et vit avec elle à Valbreuse, Orne, ou à Paris, dans l’élégante rue Raynouard. Ces gens-là possèdent château en Normandie et voilier. Peu à peu ces indices de fortune s’eteignent et, vers 1945, il ne reste plus que Mabel Donahue, domicilée à Valbreuse. Elle a donc vécu après la guerre.
Au chapitre X, Claude Howard, un lointain cousin, confirme ces informations : « le grand-père de Freddie avait épousé une Américaine très riche » (p.78), Mabel Donahue.
La dernière fois qu’il est question d’elle, c’est au chapitre XI, où le vieux Bob signale qu’elle a élevé Freddie après la mort de ses parents (p.87) et que c’est elle qui lui avait donné ce surnom de « vieux Bob ». Quand elle est morte, « cela n’allait déjà pas très fort du point de vue financier » (p.88) car le grand-père « avait dilapidé la fortune de sa femme ».
Quand le vieux Bob précise que Mabel Donahue avait « trop gâté » son petit-fils Freddie (p.95), le narrateur vient juste de prendre conscience qu’il n’est pas ce jeune homme de grande famille : « Voilà, c’était clair, je ne m’appelais pas Freddie Howard de Luz » (p.92), et il n’a pas vécu seul avec sa grand-mère Mabel Donahue à Valbreuse comme il le croyait à la page 88.
On ne sait pas à quelle date elle est mort, même si l’on sait qu’elle a survécu à la guerre : lorsque les quatre amis de Freddie (Gay, Pedro et sa compagne et le jockey) venaient à Valbreuse, elle était vivante mais le narrateur n’a aucun souvenir d’elle.


Commentaire :

Ce personnage qui n'apparaît que par son nom, et deux fois sur trois dans un annuaire mondain très sec, n’est pas un personnage à proprement parler, même pas un personnage secondaire, une silhouette dans le passé du narrateur. Elle n’est qu’un nom, mais un nom qui sert de « sésame » à l’enquêteur : c’est lui qui éveille l’intérêt de Claude Howard (p.78), comme le nom de John Gilbert servira de clé pour entrer dans les confidences du vieux Bob (p.85).



IX ; X-78 ; XI-82 et 88
Aurélien Mayeux : 16/20




ELLE :

Deux personnages peuvent entrer dans cette rubrique :

1) l'ancienne danseuse du chapitre XXXII, qui vit à Valparaiso et se souvient de sa marraine Denise, qui était venue la chercher un dimanche, à Jouy-en-Josas, avec un homme brun. Ils étaient allés manger des glaces et s’étaient arrêtés à une fête foraine : tous ces détails confirment un souvenir vague du narrateur (chapitre XXI), lui donnant ainsi, pour le lecteur, un statut de vérité.

2) une femme à sa fenêtre, au chapitre XLIII, qui se souvient d’un Pédro qu’elle a connu quand elle était mannequin et travaillait avec Denise. Elle avait trouvé qu’ils formaient « un beau couple ». Ce « couple » a donc existé puisque quelqu’un s’en souvient, en 1965.

Or cette femme habite rue de Saïgon, rue qui débouche dans la rue de la Grande-Armée, laquelle donne dans la « rue Anatole-de-la-Forge » qui est l’une des premières à être citées dans le roman, au chapitre II, quand Guy Roland a rendez-vous « ce soir vers neuf heures […] au bar de la rue Anatole-de-la-Forge » avec Sonachitzé.


Commentaire :

Ainsi, dès le début, un témoin vivant aurait pu renseigner le narrateur, voire l’identifier, le reconnaître dans la rue ! Avec ce chapitre XLIII, on dirait que Modiano veut que la narration se boucle par un retour au point de départ, comme pour nous dire qu’on existe toujours dans la mémoire de quelqu’un, quelque part… Seul le hasard moqueur nous empêche de rencontrer les bons témoins !

Mais cela, le narrateur ne le sait pas ! Il ne sait rien de ce que nous disent à nous lecteurs les chapitres XXVI, XXXII, XXXIV et XLIII : c’est ainsi que nous devenons des « lecteurs omniscients » !















XXXII ; XLIII


FRIBOURG


Fribourg apparaît à la fin de l’œuvre
C’est une personne dont nous ignorons l’âge. Cependant il a choisi depuis une trentaine d’années de vivre à Bora Bora.
Il est journaliste et produit des documentaires sur le ¨Pacifique. C’est l’un des hommes qui connaît le mieux l’Océanie. Il a souvent l’occasion d’aller à Paris pour présenter son travail.

De plus on sait qu’il vit avec un Maori obèse qui lui sert de traducteur à la page 250


Commentaire :

Il n’a pas un rôle primordial dans l’histoire

Il amène le narrateur dans un lieu important, le domicile de Freddie

C’est un « passeur » au sens où il ne fait que passer dans l’histoire




























XLVI-247 ; XLVII-249
Aline Pot : 12/20

Georges et sa femme :

Georges et sa femme, qui apparaissent au chapitre XXXVII dans un « souvenir » détaillé du narrateur, sont des personnages secondaires, qui appartiennent au décor et ne participent pas à l'histoire du narrateur, ou du moins n'y jouent pas un rôle actif. Ils vivent à la montagne, près du chalet que les quatre protagonistes ont loué à Megève, la « Croix du Sud ». Ils sont en quelque sorte les employés de la petite bande de Parisiens : la femme « se chargeait des courses à Megève » (p.219). Ils habitent « un chalet très bas, d’un seul étage », auquel on accède par un « chemin en pente à travers les sapins » (p .223). L’homme, Georges, y élève quelques vaches et c’est pour chercher du lait que Denise et Pedro le rencontrent la première fois. Il est par ailleurs chargé de garder le chalet de « La Croix du Sud » en l’absence des propriétaires (p.223).

Seuls Pedro et Denise les fréquentent, pendant que les autres font la fête à Megève ou dans d’autres chalets. Au départ, Georges n'est pas très aimable avec eux mais après que Denise lui a demandé si elle peut jouer sur le billard qu'il a installé chez lui, « il a d’abord paru surpris, puis il s’est détendu. Il lui a dit de venir jouer quand elle le voudrait. » (p.223). Finalement Denise et son compagnon finissent par passer toutes leurs soirées avec Georges et sa femme et le narrateur peut conclure : Je crois qu’ils nous aimaient bien. »
Souvent, le soir, Denise et le narrateur se rendent chez Georges, une fois que Freddie, Gay ORLOW et Wildmer ont quitté le chalet pour se rendre à Megève. Ils jouent au billard avec Georges et deux ou trois de ses amis. Peu à peu une sorte de complicité s'installe et l’on reste à bavarder "très tard" dans la nuit. Autour d’un feu de bois l’atmosphère est chaleureuse, voire familiale : « Les heures passaient, douces et chaleureuses, et nous nous sentions en famille. » (p.224). Denise trouve même que Georges ressemble à son père.

Cela aurait pu être le bonheur, si Georges n’était pas inquiet à cause de tous les étrangers qui faisaient la bringue à Megève. Après tout c’était la guerre et, disait-il, il y aurait certainement du grabuge, un de ces jours, et des vérifications d’identité » (p.224). Georges et sa femme , qui pensaient que Denise et Pedro n’étaient pas comme les autres, avaient promis de s’occuper d'eux, « en cas de pépin. »

Commentaire :
Ce couple de gens modestes ne semble pas avoir d’autre fonction que de signaler aux lecteurs que Denise et Pedro étaient des gens simples, qui ne demandaient qu’un bonheur tranquille. L’atmosphère familiale qui préside aux relations avec Georges et sa femme semble une image opposée à celle des fêtes mondaines et bruyantes où se complaisent tous les autres personnages. Ainsi s’installe un peu à la fois l’idée que Denise, la petite française du quai d’Austerlitz, n’est pas aussi superficielle que Gay Orlow et qu’elle a su apprendre à Pedro les plaisirs d’une vie ordinaire. On ne pourra qu’être plus ému encore par sa disparition. Georges et sa femme font partie des rares personnages sympathiques et honnêtes du passé. Peut-être Denise et son compagnon auraient-ils échappé à la catastrophe s’ils étaient restés avec eux ?
Par ailleurs, le souvenir de Georges et de sa femme, que les autres personnages n’ont pas fréquentés, est une preuve de l’authenticité des souvenirs que le narrateur a retrouvé de ce séjour montagnard : lui seul peut encore savoir ce qui se passait au chalet de Georges, le soir, quand les autres faisaient la fête.

XXXVII-219/224
Maxime Carette : 16/20

GILBERT John (1899-1936) :


Ce nom fait référence à six personnages historiques réels dont l'un d'entre eux fut un célèbre acteur, scénariste et réalisateur américain des années Trente.

L'acteur John Gilbert, de son vrai nom John Cecil Pringle, est né le 10 juillet 1899 à Logan, dans l'état d'Utah ; il est mort le 9 janvier 1936 d'une crise cardiaque, à Hollywood en Californie. Ses parents, John Pringle et Ida Adair étaient tous deux comédiens et dirigeaient une petite troupe : la « Pringle Stock Company ». Il fit ses débuts à Hollywood, comme acteur du cinéma muet, alors qu’il n’etait encore qu’un adolescent. Il devint scénariste en 1920 mais resta toujours acteur.

En 1926, il joue dans « La chair et le diable» de Clarence Brown et rencontre sur le plateau la jeune actrice suédoise Greta Garbo, âgée de 20ans. En plus d’être un couple au cinéma dans «Anna Karénine» (1927) et «Intrigues» (1929), ils en sont un aussi dans la vie réelle. Gilbert, qui a déjà été marié deux fois et a une petite fille, tente de persuader Greta Carbo de l’épouser. Elle se dérobe, presque devant l’autel, et s'enfuit un certain temps dans son pays natal. Par dépit John Gilbert épouse l’actrice Ina Claire mais défend Greta Garbo devant le producteur Louis B. Mayer, provoquant ainsi l'hostilité de ce dernier. Ce sera fatal à sa carrière.
Il tourne encore quelques films de qualité comme «Rédemption» (1930) ou « Le nouveau chauffeur » (1932). Son dernier film sera «Le capitaine déteste la mer», avec Victor McLaglen, en 1934. Cependant Gilbert s’est mis à boire et souffre de dépression. A sa mort, en 1936, il n'a que trente-sept ans et devient une légende du cinéma en noir et blanc.


John Gilbert dans le roman :

Le nom de John Gilbert apparaît pour la première fois au chapitre III, quand Guy Roland rencontre Waldo Blunt, l'ex-mari de Gay Orlow. Blunt raconte comment, six mois après leur mariage, Gay Orlow avait demandé le divorce pour épouser un Français, Howard de Luz, qui avait été "le confident de l’acteur américain John Gilbert".
C'est sous cette périphrase, "le confident de John Gilbert", que le narrateur désigne Freddie Howard de Luz à la page 72, quand il croit qu'il s'agit de lui et médite sur ces "drôles de gens" qui ne font que passer.
L'information lui est confirmée au chapitre X, par Claude Howard, le dernier de la famille Howard de Luz. Celui-ci lui apprend que son cousin Freddie était devenu "le confident de l'acteur John Gilbert". Il lui récite même le texte d'une carte postale d'Amérique où Freddie écrivait : "[...] J'ai trouvé du travail : je suis le confident de John Gilbert. [...]" Au chapitre suivant, le vieux Bob est le dernier à signaler que Freddie "était le confident" de l'acteur (p.85). Mais ici, c'est le narrateur qui prononce le nom de John Gilbert et la formule fonctionne comme un sésame qui lui ouvre les souvenirs du vieux domestique : "Toute méfiance de sa part avait disparu."

Le nom de l’acteur revient une dernière fois au chapitre XLIV, lorsque le narrateur, sur le bateau qui l'emmène vers l'île du Pacifique où Freddie s'est exilé, revient sur cette information qu'on lui a souvent répétée sur les activités de Freddie en Amérique. Il avait été le « confident de John Gilbert ». L'expression est désormais une formule toute faite, un épithète de nature désignant Freddie comme le sont les héros d'Homère.
Or ces mots ont un pouvoir évocateur : quand il les prononce, le narrateur voit « deux hommes marchant côte à côte dans le jardin à l'abandon d'une villa" et « le plus grand des deux hommes – Freddie – penché vers l’autre qui devait lui parler à voix basse et était certainement John Gilbert. » Les a-t-il vus ? Ou est-il entré dans un monde rêvé comme Baudelaire dans "Parfum exotique", où une odeur fait naître tout un décor ? Ici, ce seraient les mots qui permettraient de "voir" un monde imaginaire.

Commentaire :

John Gilbert n'apparaît pas dans le roman en tant que personnage, mais sa fonction dans la narration est essentielle. Son intimité plusieurs fois attestée avec Freddie Howard de Luz sert surtout d'indice réaliste mais son nom semble surtout avoir cette puissance évocatoire qui caractérise l'imagination poétique : « quand j'entends ces mots, je vois... » pourrait dire le narrateur en parodiant Baudelaire. Cela nous permet de deviner ce que serait le monde "idéal" de celui qui dit JE (Modiano ?), son Paradis Perdu : l'univers luxueux des villas d'Hollywood, mais mal entretenues, à l'abandon ; des hommes très grands s'y font des confidences "à voix basse", alors que le réel est plein de bruits divers (p.245).
Comment ne pas se dire alors que Modiano a peut-être utilisé le nom d'un acteur mythique du cinéma des origines pour mieux se démarquer du cinéma miteux des années quarante dont sa mère fut une starlette ? Ainsi, John Gilbert serait le souvenir nostalgique d'un bonheur perdu (les années 20-30), tout comme Guy Roland semble sorti des films noirs des années 40, détective en trench-coat à la manière de Boggart. Le roman semble évoquer un "film" dont le "héros", Jimmy Pedro Stern, porte le nom de famille des protagonistes du Grand Sommeil de Howard Hawks : Sternwood. « Stern » (l’étoile en allemand) a ici perdu la terminaison "wood" du pays de "holly-wood", le bois sacré comme quand on dit "Holly Christmas". Comme si la disparition de la magie du cinéma américain et de ses mythes ne laissait plus que les mystères et les errances de ceux qui ont porté l’étoile, de ceux qui ont connu « la place de l’étoile ».
Encore une fois le choix des noms des personnages semble chez Modiano extrêmement concerté.


















VII-64/65 ; VIII-72 ; X-79 ; XI-85 ; XLIV-244

LONGUEPEE Nicolas : 18/20

GIORGIADZE, dit « le vieux »

Giorgiadzé est le grand-père de Galina Orlow. C’est la seule raison qui le fait figurer dans l’action : il est sur la première photographie qu’observe Guy Roland, celle que lui donne Stioppa à la page 44. Nous ne saurons donc pas grand-chose sur ce « vieil homme, raide et souriant, assis sur un fauteuil ». Juste quelques mots de Stioppa : « Il a été au consulat de Géorgie à Paris, jusqu’à ce que… »

On revoit le nom de ce personnage chaque fois que le narrateur montre la photographie où l’on voit le vieil homme, Gay et un homme très grand qui s’avèrera être Freddie : page 68, devant Waldo Blunt, et page 90, devant le vieux Bob, à Valbreuse. Peu à peu cette photographie perdra tout son mystère : elle a été prise le jour du mariage de Gay avec Freddie, dans la petite église russe de Nice, et le vieil homme était l’un des quatre témoins (p.190).

A cette époque « qui avait été sans doute l’un des moments privilégiés de notre jeunesse », Giorgiadzé habitait Nice, un immeuble avec une façade blanche et des stores oranges, « au coin du jardin Alsace-Lorraine », où des enfants jouaient au toboggan au milieu des palmiers. C’est là qu’on avait passé la journée, dans les rires, avant de dîner le soir à l’Eden Roc.



Commentaire :

Un simple point de repère, un souvenir des jours heureux d’avant-guerre, quand Freddie et son ami Pedro vivaient dans l’insouciance : Denise était là, avec eux, ainsi que Wildmer. Cela devait être au tout début de la guerre, en 40 ou 41.

Le vieux Giorgiadzé n’était plus alors consul de Géorgie à Paris : les étrangers s’étaient repliés vers le sud, en zone libre.
















IV-44/46 ; VII-68 ; VIII-72 ; XI-90 ; XII-98 ; XXXIII-189/190
Marine Choquel : 11/20
Malvina Dehainault : 10/20

HEURTEUR Jean :

D’un âge indéterminé, il se teint les cheveux, comme Paul Sonachitzé, et a « une peau grumeleuse, des joues flasques et de minces lèvres de gastronome » (p. 21). Il tient un restaurant « très agréable » à la limite de Ville-d’Avray et de Saint-Cloud. Il a d’abord travaillé avec Sonachitzé « dans des boîtes de nuit russes, puis au Langer, un restaurant des jardins des Champs-Elysées, et enfin à l’hôtel Castille, rue Cambon » (p.19).
Ce duo est le premier « passeur » du roman et permet au narrateur de véritablement commencer son enquête sur lui-même et de rencontrer le premier personnage susceptible de l’avoir connu : Stioppa de Djagoriew.

Ce qu’ils apportent à l’enquête :

· Heurteur croit avoir déjà vu le narrateur, lorsqu’ils travaillaient au Tanagra : il appartenait à « un groupe de noctambules » (p.22) et sa taille lui rappelle un client toujours « aussi grand que [lui]… peut-être plus grand encore » : Stioppa (p. 23). Lorsque Heurteur siffle l’air d’une chanson du Caucase que Stioppa demandait toujours à l’orchestre de jouer, Alaverdi, le narrateur semble la connaître (p. 24). Selon le tandem, le narrateur appartenait à la « sacrée joyeuse bande » de Stioppa qui « remonte au déluge » (p. 26).

· Heurteur et Sonachitzé se rappellent un client ressemblant au narrateur qui rentrait tous les soirs très tard lorsqu’ils travaillaient à l’hôtel Castille (p. 29).

· Heurteur montre au narrateur un journal qui publie le « faire-part » de décès d’une certaine Marie de Resen, et annonce l’office du 9e jour […] célébré le 5 novembre en l’église orthodoxe russe, 19, rue Claude-Lorrain, Paris XVIe. Le nom de Stioppa y figure (p. 26-27). Cette coïncidence est peut-être le seul procédé romanesque que s’autorise Modiano pour « forcer le hasard » et lancer l’intrigue. Ensuite, tout s’enchaînera avec une certaine logique

· Le parfum poivré d’une mariée qui fête ses noces dans le restaurant de Heurteur rappelle quelque chose au narrateur (p. 29). Il ne l’identifie pas encore mais on retrouvera ce parfum poivré au chapitre XXV, dans une page consacrée à un apparent souvenir remonté à la mémoire, le souvenir d’un quartier, d’un itinéraire et surtout d’une chambre de l’hôtel Castille : « Je sens son parfum, une odeur poivrée, et je ne vois plus que les taches de son de sa peau et le grain de beauté qu’elle a, au-dessus de la fesse droite. » (p. 169). Souvenir on ne peut plus intime, qui donne une totale impression de vérité


Commentaire :

Premier « passeur » du roman, ce duo est donc essentiel. Sans lui, l’enquête de Guy Roland ne commence pas. C’est grâce à lui que le narrateur va rencontrer Stioppa de Djagoriew et qu’ainsi, le nom de « Gay Orlow » va apparaître pour la première fois (p. 44).
Présent uniquement dans le chapitre II, le tandem composé de Sonachitzé et Heurteur ne réapparaît plus dans la suite du roman : ils confient leur rôle de passeur aux suivants. En revanche, les lieux évoqués reviennent, l’hôtel Castille en particulier.

Cependant ils sont plus des « déclencheurs » que des « passeurs » d’informations car leurs souvenirs manquent de certitude et surtout parce que le narrateur ne leur demande rien : ce sont eux qui insistent pour résoudre ce « casse-tête », comme si cela les amusait. L’enquête qu’ils déclenchent semble fragile, fumeuse, bâtie sur une très vague impression, et le hasard y joue un rôle prépondérant. Pourtant leur intervention est la base de toute l’intrigue comme si Modiano voulait suggérer qu’une telle quête identitaire repose toujours sur du sable.

On observera que le rendez-vous initial a lieu dans un bar de la rue Anatole-de-la Forge et que cette rue réapparaît à la fin du roman, au chapitre XLIII : les souvenirs d’une femme confirment pour le lecteur ce que le tandem a suggéré mais le narrateur ne le sait pas. Nous en savons plus que lui sur son identité.



































II

Matthieu Hives : 18/20

HOYNIGEN-HUNNE :

Personnage réel : le baron George Hoyningen-Huene (1900-1968) est un photographe d’origine allemande, qui a travaillé pour l’édition française du prestigieux magazine de mode Vogue dans les années 1920-1930. Né en Russie de parents baltes (comme Hutte !), il émigra avec sa famille vers l’Europe de l’Ouest au moment de la Révolution de 1917 (comme les Orlow !). Il s’installa en 1935 aux Etats-Unis, où il travailla pour le Harper’s Bazaar, puis s’installa à Hollywood, où il devint le portraitiste des stars et fut le « color consultant » des plus grands réalisateurs. Il est considéré comme un grand photographe d’art et son nom apparaît au générique de films aussi célèbres que Let’s make love, avec Marylin Monroe et Yves Montand (titre français : Le Millionnaire, 1960).

Le nom de ce personnage n’apparaît qu’une seule fois dans le roman, à la page 141, mais il est alors cité trois fois en cinq lignes. Le photographe Mansoure explique alors au narrateur que Denise a « beaucoup travaillé avec Hoyningen-Huene » du temps où elle était mannequin.

Le narrateur fait un commentaire sur le nom de ce photographe : « ce nom aux sonorités lunaires et plaintives ». Comme s’il était un embrayeur d’images, ce nom suscite, chaque fois qu’il est prononcé, l’impression que « les yeux pâles de Denise » se posent sur lui, « comme la première fois », c’est à dire comme lors de leur première rencontre, évoquée à la fin du chapitre XVIII : « Elle avait les yeux pâles… » (p.134).


Commentaire :

Ce nom réel ancre une fois de plus la fiction dans la réalité des années Trente. Il donne surtout une réalité assez prestigieuse à Denise Coudreuse qui est, par la référence à ce grand photographe de mode, identifiée comme un mannequin de haut vol.

Assez bizarrement, les trois fois où il est cité, l’orthographe du nom est variable : on lit d’abord « Hoynigen-Hunne », puis « Hoyningen-Hunne » et enfin « Hoyningen-Huene » (la « bonne » graphie). Cela ne peut pas être une simple « coquille » de l’imprimeur : on est donc en droit de se demander pourquoi le photographe Mansoure, qui parle ici, hésite ainsi sur le nom de son confrère. Simple hésitation sur un nom d’origine étrangère ? Peut-être, mais Hoyningen-Huene est trop célèbre pour qu’on en reste là. N’est-ce pas plutôt un effet de la jalousie professionnelle de Mansoure, une plaisanterie assez « classique » sur le nom d’un individu que l’on veut rabaisser ? On voit cela dans Le Père Goriot de Balzac, quand la duchesse de Langeais raconte la vie du personnage éponyme : « Je crois me rappeler que ce Foriot…
-- Goriot, madame.
-- Oui, ce Moriot […]. Ce Goriot […]. Eh bien ! ce Loriot, qui vendait du blé aux coupeurs de têtes […] elles ont reçu le Goriot […]. Ce père Doriot n’aurait-il pas été une tache de cambouis dans le salon de ses filles ? ».
Hugo utilise le même procédé facile dans Les Misérables, quand le vieux tuteur de Marius lui refuse le droit d’épouser Cosette, mademoiselle Fauchelevent : « Va, mon garçon, comme tu voudras, attache-toi ton pavé, épouse ta Pousselevent, ta Coupelevent… Jamais, monsieur ! jamais ! ». Sans doute, dans une allusion moins canonique, peut-on aussi penser à la Castafiore, qui écorche régulièrement et avec entrain le nom de Haddock dans Les Bijoux de la Castafiore !
En tout cas Modiano glisse ici, mine de rien, sur un personnage totalement secondaire, une indication sur le caractère « littéraire » de l’œuvre.

Par ailleurs, Hoyningen-Huene est à peine un « personnage », un simple repère dans les milieux de la mode, de la haute-couture ou du cinéma hollywoodien. On pourrait donc le considérer juste comme un élément du décor. Cependant on ne peut s’empêcher de remarquer de curieux points communs avec des personnage aussi importants que le baron balte Hutte (paronomase évidente) ou l’émigrée russe Gay Orlow. Tout, même le plus petit détail, est signifiant dans ce roman !






























XX-141
Kévin Camerlynck : 12/20 (Sources : Wikipedia)

HOWARD de LUZ Alfred Jean :
Freddie Howard de Luz, de son vrai nom Alfred Jean Howard de Luz, est né à Port-Louis (île Maurice) le 30 juillet 1912, de Joseph Simety et de Louise Fouquereaux. De nationalité à la fois anglaise et américaine, il n’a exercé aucune profession bien définie en France : « il se serait consacré de 1934 à 1939 à la prospection et à l’achat de meubles anciens, pour le compte de Jimmy Stern, et aurait fait un long voyage pour cette occasion aux Etats-Unis, d’où sa grand-mère était originaire. [...]
Ces renseignements précis apparaissent assez tard dans le roman, au chapitre XXXIX. Ils figurent dans une fiche de police envoyée au narrateur par Bernardy. Pourtant son nom apparaît dès le chapitre VII, lorsque Waldo Blunt parle au narrateur du Français pour qui elle l’a quitté. On apprend alors qu’il appartient à une famille de la noblesse et qu’il a été le confident de l’acteur John Gilbert.
En France, Freddie a successivement habité des adresses élégantes, qui renvoient aux arrondissements les plus bourgeois de l’ouest parisien : le 16° (rue Raynouart) et le 8° (rue du Cirque et avenue Montaigne). Ces adresses sont les mêmes que celles de Gay Orlow (p. 53), ce qui confime qu’il l’avait épousée. Sa dernière adresse, 25 avenue du Maréchal-Lyautey, est celle de l’appartement où Gay s’est suicidée en 1950. C’est d’ailleurs cette année-là que « M. Howard de Luz a quitté la France pour se fixer en Polynésie sur l’île de Padipi, proche de Bora Bora. » (p.237).
La famille Howard de Luz, vieille et noble famille française de l’île Maurice, figure aux Bottins Mondains que consulte le narrateur au chapitre IX, même si la progressive disparition des signes extérieurs de richesse indique un appauvrissement rapide de la famille. Tout cela sera confirmé et précisé par le dernier membre de la famille répertorié dans les annuaires de 1965 : Claude, un lointain cousin de Freddie, qui ne l’a pas vu depuis des années et a en quelque sorte perdu sa trace. Son témoignage permet cependant de définir l’enfance de Freddie : après la disparition de ses parents, morts très jeunes, il a été élevé par son grand-père, Jean Simety, qui avait épousé une américaine très riche, Mabel Donahue. C’est par elle qu’il est « américain » et sa nationalité anglaise vient de ce que la famille est originaire de l’île Maurice, qui est passée sous la domination anglaise en 1814. Claude confirme également le séjour de son cousin aux Etats-Unis et sa fonction de confident de l’acteur John Gilbert (p.79).
Les Bottins révèlent l’adresse normande du château Saint-Lazare, à Valbreuse, dans l’Orne (p.74), propriété où vivaient Freddie et ses grands-parents. C’est l’une des étapes les plus fécondes de l’enquête de Guy Roland : en se rendant à Valbreuse, il découvre une demeure jadis magnifique, « une longue bâtisse de brique et de pierre dans le style Louis XIII» (p.83). Mais elle est maintenant dans un état de total abandon : le château a été mis sous séquestre. Il y rencontre Robert Brun, appelé également Bob par Mme Howard de Luz. Il est venu à la mort du grand-père de Freddie s’occuper du parc et servir de chauffeur à sa grand-mère. A la mort de Mabel, son grand-père ayant dilapidé la fortune de sa femme, Freddie était parti en Amérique (où il devint le confident de John Gilbert) mais il avait depuis disparu sans donner de nouvelles.
Freddie venait souvent à Valbreuse avec Gay Orlow, Denise et aussi un Américain du Sud nommé Pedro. Ils restaient très tard le soir à jouer tous les quatre au billard.
Freddie avait peint le plafond….. Il se caractérise par sa très grande taille

• « C’était un rêveur » (page 95), et répétait souvent à Bob qu’il rêvait d’acheter un voilier. Il montait à cheval avec un autre ami (André Wildmer), le jockey de son grand-père, à l’époque où celui-ci possédait encore une écurie de courses. Ce jockey venait également jouer au billard avec Freddie et ses amis, c’est d’ailleurs lui qui lui présenta Gay.

• Bob remet au narrateur la boîte de souvenirs de Freddie, dans laquelle il trouve : un soldat de plomb, un trèfle à quatre feuilles, des photos où il figure en compagnie de Gay, Pedro et Denise et une carte postale à l’attention de Robert Brun (Bob). Mais, cette boîte contient
également un passeport en blanc de la république dominicaine ; une enveloppe contenant des photos d’identité de Denise, Gay, Pedro et lui ; une coupure de journal « Séquestre Howard de Luz » ou encore un document étrange à l’en-tête de « Consulado General de la Republica Argentina » chargé des Intérêts helléniques.

• Au chapitre XXXIII, dans un bar-épicerie-dégustations, avenue Niel, le narrateur rencontre par hasard André Wildmer (l’ancien jockey) qui le reconnait sous le nom de Pedro. André évoque des souvenirs, notamment le mariage de Freddie et Gay, à Nice dans l’église russe rue Longchamp. Pour fêter ça, ils sont allés dîner à Eden Roc, le soir.

• Freddie et Pedro se sont connus au collège de Luiza, et selon André Wildmer, Freddie connaissait le vrai nom de Pedro Mc Evoy. On apprend également que Freddie, Gay, André ont accompagné Denise et Pedro à Megève.

• Au chapitre XXXVII, Freddie, accompagné de Gay et André, qui attend Gare de Lyon, Denise et Pedro pour partir en direction de Megève ; Freddie possédait alors un passeport dominicain grâce à Rubirosa (ami de Pedro, diplomate).

Au chapitre XLVII, dernier chapitre du roman, le narrateur se rend à l’île Bora Bora pour retrouver Freddie. Il apprend que le schooner, sur lequel Freddie voulait faire un tour jusqu’aux Marquises, a été retrouvé, échoué sur les récifs de corail de l’île et que Freddie n’était plus à bord. Cependant le narrateur sait bien qu’il n’a pas disparu en mer mais qu’il a sans doute décidé de quitter les amarres et doit se cacher dans un atoll (= un type d'île corallienne basse, que l'on trouve dans les océans tropicaux).


Commentaire : :

Freddie est un personnage clé du roman, qui entretenait des relations étroites avec les autres protagonistes : ami d’enfance de Pedro, il est le mari de Gay et partage avec eux et Denise la « fuite » à Megève.
Au début, quand il découvre les photographies de Stioppa, le narrateur s’identifie à ce personnage de haute taille, et c’est encore ce qu’il croit lors de sa visite à Valbreuse pour découvrir ensuite, déçu, qu’il n’est pas Freddie Howard de Luz : ce personnage permet donc au narrateur d’avancer dans son enquête, puisqu’en cherchant des renseignements sur Freddie, il en apprend davantage sur lui-même et sur ses propres relations.

Dans la narration, le personnage de Freddie a droit à un traitement un peu particulier : au lieu d’obtenir des renseignements sur lui dès qu’il les demande, le narrateur ne les reçoit de Bernardy que très tardivement, bien après avoir élucidé le cas de Denise ou de Gay. Il semble particulièrement difficile de se renseigner sur ce personnage « insaisissable », qui n’a pas de nationalité bien nette, qui ne laisse « guère de traces dans nos services » et qui se révèlera encore plus évanescent, impossible à joindre dans les toutes dernières pages : il s’est installé près de Bora-Bora ? Oui, et il y est connu, mais sa maison est vide et semble à l’abandon quand le narrateur y aborde enfin (p.250) : à peine retrouvé que déjà perdu ! Son bateau échoué devrait signifier sa mort mais le narrateur ne peut s’y résoudre : « Non, il n’avait certainement pas disparu en mer. […] Je finirais bien par le trouver. » (p.251). Malgré « l’annonce sa disparition » au dernier chapitre, le narrateur annonce qu’il persistera dans ses recherches, jusqu’à le retrouver.... Comme si l’auteur se réservait la possibilité d’écrire un jour une « suite », où l’aventureux Freddie resurgirait de nulle part… Une sorte de fantôme, d’ombre….Personnage d’outre-tombe, en tout cas d’outre-mémoire : le compagnon d’enfance du narrateur ne peut décemment revenir que si le narrateur a élucidé le mystère de ses propres origines. Freddie comme le signe qu’il y aura encore quelqu’un ou quelque chose à retrouver quand l’enquête sera close, qu’un « demain » reste indéfiniment ouvert…




















Alyzée Hlyn : 16/20

HOWARD Claude :

Il est issu de la lignée des Howard de Luz. On l’appelle en général Howard. Il est le dernier représentant de la famille. Freddie est un cousin très éloigné. Petits ils jouaient ensemble. On n’a aucune iformation sur son âge. Il est chroniqueur gastronomique. Il a fait partie du jury lors du concours de la Tripière d’Or.































X ; XI-86
Yoann Da Silva Alves : 10/20

HOWARD de LUZ Freddie : voir HOWARD de LUZ Alfred Jean


HOWARD de LUZ Jean Simety :



IX
HOWARD de LUZ Joseph Simety



XXXIX-236
HUTTE Constantin M. von :

Hutte est le premier personnage qui apparaît dans le roman après le narrateur. Il est le premier nommé, dès la fin de l’incipit du roman. Guy Rolland est seul à la terrasse d’un café et le nom de Hutte lui permet de situer dans le temps le début de l’averse qui l’empêche d’agir : « au moment où Hutte me quittait », comme si le départ de son patron était pour lui une rupture amoureuse (« il me quittait »). En fait son nom entier ne sera donné qu’à la fin du chapitre, dont il constitue les trois derniers mots : « Constantin von Hutte ».
La particule « von » fait penser, à première vue, à un titre de noblesse germanique : c’est bien un titre de noblesse, puisque Hutte est baron, mais c’est un baron balte (p.16). Il a donc des racines russes et sa famille fait sans doute partie de ceux qui ont préféré émigrer après 1917. Il raconte dans la lettre du chapitre XXVII que sa grand mère l’emmenait souvent, enfant, à « l’église russe de la rue Longchamp » (p.174). Il est donc un descendant de la diaspora russe qui quitta la Russie dès la fin du XIXème et surtout au début du XXème siècle, à cause des troubles révolutionnaires, pour s’installer dans le sud de la France, où les plus riches avaient l’habitude de passer leurs vacances.

Personnage imaginaire, c’est un ancien joueur de tennis, qui créa en 1947 une agence de police privée à Paris, spécialisé dans les « renseignements mondains ». (p.13).
Dans sa jeunesse, c’était un bel homme blond (p.16) mais au moment où l’histoire commence, fin 1965, il est devenu « un vieil homme fourbu » d’un mètre quatre-vingt-quinze et de plus de cent kilos : il doit avoir l’apparence d’un colosse. Cependant sa solidité n’est qu’une apparence. Avec sa barbe poivre et sel et ses gros yeux clairs, il semble se cacher et se perdre dans le vague (p.12). En fait il est assez nostalgique et sentimental. Par exemple, il ne veut pas retirer « la plaque rectangulaire de marbre noir où était inscrit en lettres dorées et pailletées :
C. M. Hutte
Enquêtes privées. » (p.14)
De même il garde le bail de l’agence et laisse le bureau tel qu’il est, avec les annuaires des cinquante dernières années : « Je trouve ça moins triste de conserver l’Agence telle qu’elle était », conclut-il. De plus, il préfère les cafés « comme avant », par exemple le café de la place Pereire, avec ses chaises cannées (p.14). Ce portrait physique et moral est défini dans le premier chapitre, comme si Hutte devait être un des protagonistes du roman.

En réalité ce premier chapitre va bien plus loin. On y apprend deux choses essentielles. D’abord c’est grâce à Hutte que Guy Roland « existe » au sens où il a une identité et une fonction sociale. En effet, dix ans auparavant, quand le narrateur a brusquement perdu la mémoire, c’est Hutte qui l’a « recueilli », lui a fourni des papiers, lui donnant ainsi un nom (Guy Rolland) et un métier de détective privé (p.15). De plus lui aussi est un amnésique, qui a perdu « ses propres traces » et « toute une partie de sa vie a sombré d’un seul coup, sans qu’il subsistât le moindre fil conducteur, la moindre attache qui aurait pu encore le relier au passé » (p.16). Quelle est donc la partie de sa vie qu’il a oubliée, lui ? Il se souvient en effet de son enfance à Nice (p.174). Qu’a-t-il perdu ? Un fils ?

En tout cas, tout au long de l’histoire, le narrateur lui montre son respect et le vouvoie, comme s’il était pour lui un maître. Et il éprouve « un grand vide » quand Hutte s’en va prendre son train. Hutte le vouvoie lui aussi mais l’appelle par le prénom qu’il lui a donné, « Guy ». Il semble se méfier des effusions : quand Guy Rolland veut l’accompagner à la gare, il refuse parce que c’est « tellement triste » (p.15). Cependant il lui fait aussi des confidences, dont la plus importante est cette définition de « l’homme des plages », celui qui figure sur toutes les photos de vacances sans avoir laissé grande trace dans les mémoires (p.72). Comme s’il lui avait donné par avance des éléments de réflexion pour la suite de sa quête. N’est-ce pas la preuve de son attachement quasi paternel pour son protégé ?
Tel un maître ou un mentor il lui a donné des conseils pour reprendre pied après son amnésie : « ne regardez plus en arrière et pensez au présent et à l’avenir » (p.16). Mais au moment où le livre commence, il lui laisse la clé de l’Agence, en quelque sorte la clé de son passé, comme s’il l’autorisait désormais à chercher. Son départ est l’élément déclencheur de l’enquête du narrateur.

Les relations de respect amical qui unissent Hutte et le narrateur seront bénéfiques pour ce dernier, car l’ancien détective a un précieux réseau d’informateurs : sa présence lointaine se manifestera chaque fois que le narrateur aura besoin d’un « coup de pouce » administratif. Comme si Hutte, de loin, veillait sur lui et lui distillait des informations pour le mettre sur les bonnes pistes ou confirmer ses hypothèses. Il est donc un « passeur » essentiel dans l’enquête du narrateur.

Il part peut être physiquement du livre mais il revient dans le récit par écrit : précisément deux fois, aux chapitres V et XXVII. La première fois, c’est une simple carte postale ; il répond à une lettre que Guy Roland lui a écrite pour lui demander comment avoir des informations sur Gay Orlow. Hutte fournit alors un « contact » essentiel : Bernardy.
Il intervient une nouvelle fois par le biais d’une lettre au chapitre XXVII : il y raconte son plaisir de son enfance à Nice, le souvenir de sa grand mère russe, et surtout il adoube définitivement son correspondant en écrivant « Vous aviez raison de me dir que dans la vie, ce n’est pas l’avenir qui compte, c’est le passé. » (p.175). Là encore il met en relation le narrateur avec un précieux agent des renseignements « dans l’intérêt des familles", de Swert, et une rencontre de hasard, madame Kahan.
Ces deux missives sont très différentes. Si la première est une carte postale un peu impersonnelle comme on pourrait en recevoir de n’importe quel retraité de fraîche date, la deuxième est une lettre de trois pages. Cette différence de taille se retrouve dans les post-scriptum : le premier rappelle en quelques lignes ce qui a déjà été dit ; le deuxième, qui fait presque une page, apporte vraiment du nouveau : une femme qui a connu de Wrédé.
De plus le contenu est plus précis : au lieu de « telle personne » ou « telle autre », dans une ville de « revenants et de spectres » (p.51), Hutte évoque « la vieille église russe de la rue Longchamp » et « le roi Gustave de Suède ». Cette fois, il est installé, il a pris ses repères, il songe d’ailleurs à devenir bibliothécaire : on ne peut faire plus sédentaire ! Tout comme le narrateur, l’ancien amnésique retrouve ses souvenirs des gens et des lieux. Les lettres de Constantin Hutte, en plus d’être des lettres de « passeur », sont donc aussi le symbole de la progression de l’enquête identitaire du narrateur.

Constantin von Hutte est donc « un passeur » important, mais plus que cela : il est celui qui « lâche » la bride à Guy Roland, qui le met sur la piste de Gay Orlow et lui autorise l’accès à son passé. Qui est donc ce « M » mystérieux qui suit le « C » de « Constantin » sur la plaque noire du premier chapitre ? « Constantin », cela fait grec. « Hutte », c’est la maison, la cabane, le refuge ? Est-ce le « M » de « Modiano », du père ?
Ce qui est sûr, c’est que sans ses interventions, l’enquête de Guy Rolland piétinerait. Hutte est comme « Huggy les bon tuyaux « . Indispensable !

I ; V ; VIII ; XXVII
Sébastien Machez : 18/20


KAHAN E. Madame :

Ce personnage apparaît deux fois dans le roman : au chapitre XXVII, son nom est simplement cité dans une lettre de Hutte à Guy Roland ; au chapitre XXXVI,madame Kahan écrit une lettre au narrateur pour le renseigner sur Oleg de Wrédé.

On sait peu de choses sur le personnage : on sait seulement qu'elle a rencontré Oleg de Wrédé en 1937, à Nice, et que sa lettre est datée du 22 novembre 1965. A cette date elle habite toujours Nice, 22 rue de Picardie. Elle a sans doute alors une cinquantaine d'années.


Commentaire :

C'est le seul personnage de l'histoire capable de mettre un visage sur le nom de Oleg de Wrédé et à pouvoir donner quelques informations sur lui au narrateur. Madame Kahan est donc un "passeur" important, qui va relancer l'enquête du narrateur et permettre d'élucider certains éléments du séjour à Megève.

Par ailleurs sa fonction dans la narration est importante : sa lettre est l’un des éléments qui permet de dater l'enquête et de situer une partie de l'action à Nice, dans les milieux mondains des émigrés russes.


























XXVII ; XXXVI
Morgane Rembert : 15/20

Kyril :

Une « vague relation » de Gay Orlow, un Russe dont elle ne connaît que le prénom mais qu’elle a reconnu












































XXXVII-217 ; 226

LUCIANO Lucky :

Mc EVOY Pedro :

Les informations sur ce personnage sont très vagues et la seule « fiche de police » le concernant (chapitre XXX) est pratiquement un constat d’échec : De Swert, qui a fourni des fiches très précises sur Denise Coudreuse (chapitre XXVIII) et Jimmy Stern (chapitre XXIX), ne peut fournir que deux renseignements datant de décembre 1940 :
- une adresse, 9 boulevard Julien-Potin à Neuilly. On saura plus tard que c’est l’adresse de Rubirosa (p.192)
- un travail à la légation dominicaine à Paris

Tout le reste est flou : on « perd sa trace », dit de Swert. On ne peut faire que des hypothèses : il a quitté la France après la guerre ; il utilisait de faux papiers « comme il était courant à l’époque » (p.181).


Commentaire :
Ce manque de précision policière est d’autant plus intéressant que le narrateur recueille sur lui de nombreuses informations auprès des « passeurs » qu’il rencontre : le vieux Bob, ancien jardinier des Howard de Luz (chapitre XI), Hélène Pilgram (chapitre XV) ou André Wildmer (chapitre XXXVIII). Surtout, c’est sous ce nom de « Pedro Mc Evoy » que les deux derniers personnages reconnaissent le narrateur et le nomment. Il semble avoir vraiment existé, dans la mémoire des autres personnages. Pourtant on ne trouve pas sa trace dans les fichiers de la police officielle.
C’est donc, d’un bout à l’autre de l’enquête, un personnage énigmatique, dont on sent bien qu’il n’est qu’une apparence, une « couverture ». Son prénom, « Pedro », étant un évident point commun avec Jimmy Stern, le mari de Denise qui, lui, est bien identifié par les services officiels, on pourrait penser que les deux Pedro ne font qu’un.


Sa « vie », telle qu’on peut la reconstituer d’après ceux qui l’ont connu :

· il est manifestement né à l’étranger, dans un pays d’Amérique du Sud, mais « il parlait le français comme vous et moi » (le vieux Bob, p.92)
· durant son enfance, il a été pensionnaire au collège de Luiza et d’Albany, où son père venait parfois lui rendre visite en voiture (p.204). C’est là que des liens étroits d’amitié se sont tissés entre lui et Freddie Howard de Luz. Il a d’ailleurs été le témoin du mariage de Freddie avec gay Orlow, à l’église russe de Nice.
· « Pedro Mc Evoy » n’est pas son vrai nom : Freddie le savait mais n’a jamais trahi son secret. Même un ami proche comme le jockey Wildmer ne connaît pas sa véritable identité (p.193)
· il a travaillé dans les bureaux de la légation de la République Dominicaine à Paris (p.111), du temps où son ami Rubirosa y était en poste. Ce travail, disait-il alors, était pour lui une « bonne planque » (p.193). Il lui permettait en tout cas de fournir de faux passeports dominicains à ses amis étrangers, tels Hélène Pilgram (p.111), l’Anglais Wildmer (p.193) ou Freddie lui-même (p.194). C’était une aide précieuse dans les temps dangereux de l’Occupation où les anglo-saxons étaient menacés chaque jour d’être arrêtés. On est en tout cas en droit de se poser des questions sur la légalité des activités de Pedro Mc Evoy.
· A cette époque, il loge chez son ami Rubirosa, 9 boulevard Julien-Potin à Neuilly. C’est là que Wildmer a fait sa connaissance, quand il venait faire la fête avec Freddie.

· Pedro a ensuite occupé une « chambre verte » à l’hôtel Castille, rue Cambon, avec Denise (p.114) mais il ne s’y sentait pas en sécurité. C’est sans doute pourquoi Denise et lui sont venus occuper l’appartement d’Hélène Pilgram, rue Cambacérès, avant de s’enfuir à Megève (chapitre XV).

· Pedro partageait le sentiment d’insécurité de ses amis les plus proches : le projet d’un « exil » à Megève, près de la frontière suisse, en est le résultat. D’après le seul témoin de cette époque à parler au narrateur, le jockey Wildmer, c’est là qu’on perd sa trace, en février 1943, lorsqu’il part avec un guide pour passer la frontière avec Denise. C’est là que ses amis perdent sa trace.

Les « souvenirs » du narrateur :

Lorsque Guy Roland commence à s’identifier à Pedro Mc Evoy (c’est à dire quand Hélène Pilgram l’a reconnu sous ce nom, au chapitre XV), il retrouve peu à peu des souvenirs de cette époque, d’abord difficilement et peut-être même en les « fabriquant » volontairement. Mais la mémoire de Pédro Mc Evoy semble lui revenir de mieux en mieux. Page 119, dans une formule ambiguë, il remercie Hélène de lui avoir « donné ces souvenirs » mais ne retrouve « aucun souvenir » personnel dans la chambre où Pedro a dormi. Page 122, « une sorte de déclic » se produit lorsqu’il regarde par la fenêtre et ressent « un sentiment d’inquiétude » ; un autre déclic se produit lorsqu’il traverse l’entrée de l’immeuble (p.123) et toute la page est fondamentale dans la mesure où c’est là que le narrateur décide d’être Pedro Mc Evoy.
Dès lors, il se « souvient » de sa rencontre avec Denise (chapitre XVIII), d’un dimanche avec une petite fille, la filleule de Denise, qui se termine à la fête foraine (chapitre XXI), de l’escalier de l’immeuble où habite Denise, rue de Rome, de ses retards et de leurs soirées quand elle travaillait rue de la Boétie (p.159 à 164), de son bureau dans une « légation d’Amérique du Sud » (p.166) et de son itinéraire précis pour rentrer rue Cambon. Il se souvient surtout du parfum de Denise et du grain de sa peau (p.169°. Dès lors la mémoire lui est entièrement revenue : il est Pedro. Au chapitre XXI il se souvient d’un anniversaire de Denise.

Le voyage à Megève, les préparatifs, la vente de bijoux, le train avec Denise et Gay, Freddie et André Wildmer, l’arrivée et l’installation… : tout est clairement rédigé comme un souvenir du narrateur (chapitre XXXVII). Jusqu’à la disparition finale, dans la neige, de Denise et Wrédé, puis celle de Bob Besson qui l’abandonne. Pour se souvenir de tout cela, il suffit maintenant de « fermer les yeux » (p.208). C’est ici l’amnésique Guy Roland qui parle : il est « devenu » Pedro Mc Evoy.

Commentaire :

L’une des caractéristiques les plus nettes de la personnalité de Pedro Mc Evoy est son sentiment d’insécurité : ce personnage a sans arrêt l’impression d’être traqué, poursuivi, menacé. Toutes les actions de Mc Evoy, que ce soient ses changements d’adresse, la vente d’objets et même son travail (une « planque »), semblent destinés à assurer sa sécurité. Sa hantise d’être arrêté par la Gestapo ou la police de Vichy est l’un des ressorts essentiels de l’action.

Les doutes qu’inspire son identité et son prénom commun avec le Pedro qui est marié à Denise Coudreuse, Jimmy Pedro Stern, ne peut qu’inciter à penser qu’ils ne font qu’un.


Sur le plan de la construction littéraire du roman, le chapitre XXVI joue un rôle essentiel : on y voit un homme (« il ») qui se souvient d’un « dénommé Pedro », « un grand brun », qui lui avait demandé de vendre pour lui des bijoux et qui lui avait fait quelques confidences à l’hôtel Castille. Ainsi, encore une fois, les « souvenirs » fragiles et fugaces du narrateur sont confirmés pour le lecteur par les souvenirs d’un autre personnage qui vit heureux, au soleil, avec « un enfant qui enjambe les dernières flaques de soleil sur le trottoir. » (p.172). On a un procédé équivalent pour Denise au chapitre XXXII.





































Pouley et Serri : 18/20

MANSOURE Jean-Michel :

On parle de ce personnage pour la première fois au chapitre XVII, son nom figure sur la couvertuire d'un magazine ou est Denise Coudreuse (p 131) on apprend ainsi son prénom "Jean-Michel"
Nous apprenons ensuite qu'il habite au 1, rue Gabrielle, XVIIIème. CLI 72-01 ( p 136 - chapitre XIX ). C'est un immeuble en bordure des jardins du Sacré-Coeur (p 139).
Nous n'avons pas d'âge, cependant on nous dis qu'a son premier rendez vous, il a une coupe strcite coupée en brosse et que ces cheveux son trés blanc on peut donc en déduire que c'est un homme agé.Il a de long cil noirs des yeux en amande et sa bouche à une forme féminine, sa lèvre supérieur est sinueuse et sa lèvre inférieur est tendu et impérative.
il donne toujours ses rendez-vous à l'extérieur et il précise "surtout un premier rendez-vous...." (p 137), de plus pour ouvrir la porte de son appartement il y a trois sérrures qui ont chacunes des clées différentes, de plus il a l'impression que quelqu'un se cache derriere les rideaux de son appartement (p 144).
On peut donc voir qu'il à peur et qu'il est trés prudent.

Au départ il ne se souviens pas beaucoup de Denise Coudreuse car il travaillait principalement pour "Vogue" et ce fut la seule fois ou ils posèrent ensemble pour un magazine. C'est en cherchant qu'il se souvient qu'elle avait beaucoup travaillé avec Hoyningen-Hunne, un photographe allemand ( p 141). Il donna l'adresse ou il habitait et c fut à ce moment qu'i se rappella totalement de qui était Denise.

Il parle principalement de son ami Alec Scouffi,un grec d'Alexandrie qui c'est fait assasiné.
Il se sent seul et avoue qu'il a peur (p 149) , on apprned en même temps qu'il y a eu beaucoup d'autres personnes assasinées ce qui explique son inquiétudes et sa prudence.











Jean-Christophe Penin : 10-/20

ORLOW Gay

A réutiliser ailleurs, pour Gay Orlow

· Gay Orlow l’a épousé pour pouvoir rester en Amérique et ne pas rencontrer des problèmes avec le service de l’immigration. (p.60)
· Gay, après leur divorce, a fréquenté Lucky Luciano (p.60) puis un français (p.61) Howard de Luz (p.64), confident de John Gilbert, avec lequel elle est repartie en France.
· Il affirme que Gay Orlow s’est suicidée car elle avait peur de vieillir. (p.62)
· Gay était « blonde cendrée » avec des « yeux verts ». (p.62)



PILGRAM Hélène :

Personnage qui apparaît au chapitre XV, à peu près au milieu du roman et de l’enquête de Guy Roland. Elle habite au 10bis de la rue Cambacérès (8° arr.), adresse qui correspond au vieux numéro de téléphone d’un certain « Pedro ». Lorsque le narrateur la rencontre, il commence à penser qu’il est Pedro mais le chapitre XIV se termine par une formule forte : « Qui suis-je ? ».

D’un âge indéterminé (« trente, cinquante ans ? ») Hélène Pilgram est une femme aux cheveux gris et courts et aux « yeux très clairs » (p.108), au visage lisse, sans ride. Elle accueille Pedro avec sympathie et ne semble pas étonnée de ses questions.

Elle est la première à donner au narrateur amnésique une identité précise, à le reconnaître avec émotion et à lui ouvrir avec assurance une porte sur son passé : « Mais… vous êtes… monsieur… Mc Evoy ? » (p.108). Elle est donc un passeur essentiel dans l’histoire car elle est la première à parler de DENISE.

Ce qu’elle apporte à l’enquête :
· Denise est une amie (p.116) qu’elle a connue par l’intermédiaire de Léon Van Allen, un couturier qui s’est exilé en Amérique du Sud, à Paramaribo, et y donne des cours de danse. Elles étaient assez intimes pour qu’Hélène lui prête son appartement pendant quelques mois quand elle quitte Paris : c’était pratique pour Denise qui pouvait y installer son atelier de couture (p.113).
· Elle sait que Mc Evoy travaillait à la légation de la république Dominicaine et pouvait lui fournir un « vrai-faux » passeport dominicain en cas de besoin. Il pouvait aussi avoir autant de cigarettes anglaises qu’il le voulait.
· Elle sait qu’avant d’habiter chez elle Denise et Mc Evoy vivaient à l’Hôtel Castille, rue Cambon, dans une chambre verte.
· Elle sait qu’à cette époque il ne se sentait pas en sécurité et qu’aller à Megève permettrait de trouver un endroit sûr (p.116) et de passer la frontière.
· Elle a gardé quelques objets oubliés par Denise dans l’appartement : un mannequin et une machine à coudre, quelques romans policiers et surtout un petit agenda vide, qui cachait un véritable trésor : l’acte de mariage entre Denise et Jimmy Pedro Stern, à Paris en avril 1939 (p.118). Cet acte officiel permet d’identifier Denise Coudreuse et ses parents.
· Elle a également conservé une photo de Denise à Megève et sa dernière lettre, datée du 14 février, annonçant son départ avec Pedro vers l’étranger et lui laissant l’adresse d’un contact : Oleg de Wrédé – AUTeuil 54-73.

Commentaire :

Passeur essentiel, elle permet à la fois de remonter en arrière vers l’enfance de Denise Coudreuse et de se projeter vers la mystérieuse aventure de Megève. Son témoignage et ses indications vont alimenter la recherche dans les chapitres XVI et XXV (la rue Cambon et l’Hôtel Castille), XII (le café des parents de Denise), XXIII (la fiche d’Oleg de Wrédé) et surtout XXVIII et XXIX (fiches de Denise et de Jimmy Pedro Stern).

Quand elle a fini de donner ses informations, très curieusement, elle s’endort comme si sa mission était terminée et elle n’interviendra plus du tout dans l’action. Ainsi un personnage n’existe que pendant le temps où la narration a besoin de lui : elle apparaît au moment voulu ; elle s’endort quand elle n’a plus rien à révéler.


RUBIROSA Porfirio ( 1909 - 1965 )

Personnage historique réel. Né en 1909 à Saint-Domingue, il est le fils d’un général de l’armée dominicaine. Très jeune, il vient à Paris où son père a été nommé : c’est là qu’il fait ses études et commence sa vie mondaine et sportive. En 1932, il revient dans son pays où Trujillo, porté au pouvoir avec l’aide des Américains, exerce une dictature absolue. Il n’est alors qu’un petit lieutenant. Pendant une compétition de polo, son sport favori, il rencontre Flor de Oro (Gold Flower), la fille aînée du dictateur : leur mariage en décembre 1932 propulse Rubirosa dans la haute société. Ce petit officier devient Sous-Secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères.
En 1934 il est capitaine et aide-de-camp de son beau-père, après avoir été nommé député. Par ailleurs il fait des affaires avec l’argent de sa femme et son nom est cité, sans preuves, dans plusieurs affaires d’attentats mystérieux contre des personnalités dominicaines en exil. Lui-même est victime d’un mystérieux attentat par balle dans une rue de Paris.
Nommé Premier Secrétaire de la Légation Dominicaine à Berlin en 1936, il divorce mais garde d’excellentes relations avec Trujillo et reste très lié au fils de ce dernier, Ramfis, qui est comme lui un play-boy habitué à la vie oisive et luxueuse de la « jet-set » de l’époque. C’est à Berlin que sa réputation de séducteur et de sportif prend forme : son nom figure souvent dans les journaux à la rubrique mondaine.
Ambassadeur en Argentine en 1938, il devient Chargé d’Affaires à Vichy pendant l’Occupation après avoir été, comme de nombreux diplomates, arrêté par la Gestapo et enfermé six mois. Dès sa sortie de prison, il reprend sa vie de play-boy et épouse l’actrice Danielle Darrieux en 1942, sans cesser ses « activités » de séducteur.
Divorcé en 1947, il épouse Doris Duke, riche propriétaire de la « Duke Tobacco Inc. ». Ce mariage très bref lui assure une meilleure situation économique. Il est désormais désigné par le surnom de « Rubi » et devient un brillant membre de la « jet-set ». Il mène une vie privée agitée et se trouve mêlé à plusieurs scandales mondains, par exemple au cours d’une liaison orageuse avec l’actrice Zsa-Zsa Gabor, dont il épousa plus tard la sœur, Eva Gabor. Au début des années cinquante, il fut si souvent accusé d’avoir séduit les épouses de divers personnages de la haute société que Trujillo lui retira ses fonctions diplomatiques. A cette époque, il déclarait : « Ne pas vivre pour atteindre les sommets de la célébrité est un crime impardonnable ».
Le 30 décembre 1953, il épouse Barbara Hutton, riche héritière des magasins Woolworth ; dès le 20 février, il demande le divorce sous prétexte que sa femme passait ses journées au lit sans rien faire et reprend sa liaison avec Zsa-Zsa Gabor, envisageant même de tourner un film avec elle. Parallèlement il poursuit ses sulfureuses activités diplomatiques. En 1956, il épouse la jeune actrice française Odile Rodin et poursuit sa vie futile de joueur de polo, participant aussi à des courses automobiles au volant de sa Ferrari et partageant les plaisirs des gens riches.
En 1960, le régime de Trujillo fut sanctionné par les Etats-Unis : Rubirosa, pour défendre un régime qui lui avait donné célébrité et fortune, essaya d’organiser une rencontre au sommet entre le dictateur déchu et Kennedy, mais le Congrès américain s’y opposa. Lorsque le dictateur fut assassiné le 30 mai 1961, Rubirosa perdit toutes ses fonctions officielles : n’étant plus protégé par son immunité diplomatique, il fut interrogé par le District Attorney de New York à propos de toutes les affaires louches qui avaient jalonné sa carrière mais on ne put rien retenir contre lui.
Le 5 juillet 1965, alors que son pays est en pleine révolution, il perd le contrôle de sa Ferrari et s’écrase contre un arbre, avenue de la Reine Marguerite, au Bois de Boulogne, à Paris. Il a cinquante-six ans.



RUBIROSA dans le roman :

· C’est d’abord son adresse en 1940, 9 boulevard Julien-Potin à Neuilly (Seine), qui apparaît, à la page 181, dans la fiche de renseignements sur Pedro Mc Evoy envoyée par un certain De Swert, à la demande de Hutte (p.175). L’information est confirmée à la page 192 : Mc Evoy habitait chez lui.
· Son nom apparaît au chapitre XXXIII, dans les informations que donne André Wildmer sur le mariage de Gay Orlow et Freddie dans la petite église russe de la rue de Longchamp à Nice. Porfirio Rubirosa était, avec Pedro, Wildmer et le vieux Giorgiadzé, le quatrième témoin. Présenté comme l’ami de Pedro Mc Evoy, il invite tout le monde à l’Eden Roc pour fêter le mariage.
· Il menait chez lui une vie de riche fêtard : « C’était la bringue tous les soirs » (p.192) et son souvenir est lié à deux chansons sud-américaines, surtout Tu me acostumbraste, qu’il sifflote distraitement à la fin du chapitre XXXIV.
· La légation dominicaine sert de planque à Mc Evoy, qui y travaille : « Rubi » a fourni de faux papiers à ses trois amis, Freddie Howard de Luz (anglais de l’île Maurice), Wildmer (anglais) et Mc Evoy (193-194 puis 214-215).
· Il accompagne Denise et Mc Evoy à Vichy, en pleine débâcle : ils ne trouvent pas de place à l’Hôtel de la Paix et s’assoient à la terrasse d’un café (chap. XXXIV)
· Son nom « pourpre et scintillant » (208) fait partie des détails qui servent au narrateur de « fil d’Ariane » pour reconstruire sa mémoire.

COMMENTAIRE :

Cet usage d’un nom réel, ces rapports amicaux de Pedro Mc Evoy et Denise avec le diplomate et play-boy dominicain, font partie des procédés qui ancrent la fiction dans la réalité des années 40 : le choix de cet individu célèbre comme personnage du roman donne au lecteur une impression de vérité historique, renforcée par le côté louche du personnage, bien trouvé pour accompagner les malheurs de personnages interlopes, obligés de se cacher sous l’Occupation, de trouver de faux papiers, puis de fuir.

Rubirosa apparaît plusieurs fois comme personnage dans les œuvres de Patrick Modiano, en particulier dans La Place de l’étoile (1968), où le narrateur énumère les « héros » de son enfance, des joueurs de polo. Rubirosa est cité dans la liste (p. 18).


SCOUFFI Alexandre, dit Alec :

On peut définir ce personnage sur trois niveaux :
1. la réalité historique d'un Alexandre Scouffi, homme de lettres né à Alexandrie et mort à Paris
2. la fiche de renseignements "officiels" que fournit Bernardy au chapitre XXIII
3. les souvenirs de son ancien ami, le photographe Jean-Michel Mansoure (chapitre XX).

A cela s'ajoutent les impressions et souvenirs confus que fait naître dans la mémoire du narrateur les photographies que lui a données Mansoure (chapitres XXII et XXIV).

Né le 28 avril 1885 en Egypte, Alexandre Scouffi est un personnage réel dont Modiano reprend de nombreux éléments biographiques vrais dans son roman. Il a de gros revenus, hérités de son père, un riche Grec d'Alexandrie, ce qui lui permet de se consacrer à ses passions, la littérature et la musique. Homme de lettres, il a publié de nombreux articles de revues, des poèmes et deux romans qui eurent un certain succès : Au poisson d'or, hôtel meublé et Navire à l’ancre (p.144). Il étudia aussi le chant et se produisit même au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles (p.155).
Cependant c'est aussi un personnage assez louche, ouvertement homosexuel. En 1924, il est d'ailleurs interrogé par la police parisienne pour avoir tenté d'abuser d'un mineur.
Il meurt chez lui, à Paris, assassiné dans son appartement par une « ignoble petite gouape » au « visage d’ange », qui vit toujours et se fait appeler « Cavalier bleu ».
Mansoure évoque largement les circonstances de l’assassinat : « ça s’est passé pendant la nuit… Il avait fait monter quelqu’un dans son appartement… Il faisait monter n’importe qui dans son appartement… […]. Si vous aviez vu la tête de certains garçons qu’il invitait chez lui, le soir… Même en plein jour, j’aurais eu peur… ».


Commentaire :

Personnage apparemment secondaire, qui pourrait n'être qu'une silhouette du passé, un vague voisin de palier de Denise, que l'on croisait sans l'escalier. En réalité, sa présence dans le texte est plus forte : il est d'une part (comme Rubirosa, ou Lucky Luciano) la marque dans la fiction d'une réalité datée, celle des années 30 et 40. Il contribue au réalisme de l'histoire et ancre le passé du narrateur dans la réalmité référentielle.

Il est surtout le signe d'un monde louche, peuplé de gens qui se sentent poursuivis, surveillés, à tort ou à raison : Mansoure a peur, et semble-t-il, à juste titre car quelqu'un, l'assassin de Scouffi, le "Cavalier bleu" le poursuit encore de coups de fils harcelants. Scouffi, ses relations glauques avec de petites frappes, son physique de vieux beau, sa détresse quand on le surprend la nuit dans l'escalier, son assassinat sordide... tout cela installe autour des protagonistes une atmosphère de crainte, d'insécurité qui est comme la mise en abyme de celle qui poursuit Pedro pendant la période de l'Occupation.

Enfin, et ce n'est pas le moins intéressant, c'est un écrivain : pas un double de Modiano, dont il n'a ni le physique, ni les moeurs, mais un de ces écrivains de la génération maudite des Rebatet, Drieu de la Rochelle, Radiguet ou Brasillac. Peut-être de Céline. La figure de l'écrivain maudit, qui ne séit pas vivre "bourgeoisement", attire les sarcasmes par son dandysme et finit assassiné : l'albatros de Baudelaire, le Charlus de Proust....


Laura Hottin : 12/20



Expéditeur : Boulier imon 1E2
Etude du personnage Alexandre Scouffi :

- Alec Scouffi est un poète et romancier né en Egypte en 1886 et assassiné à Paris en 1932, qui revient à plusieurs reprises dans l’œuvre de Patrick Modiano.
Dans Rue des boutiques obscures ecrit 1978, Alec devient Alexandre, et le personnage est beaucoup plus développé. Scouffi, « gros homme au visage de bouledogue », est présenté comme un ancien ami du photographe Jean-Michel Mansoure. Selon ce dernier, Scouffi habitait 97 rue de Rome, à Paris, à l’étage au dessus de Denise Coudreuse. « C’était un Grec d’Egypte… Il a écrit des poèmes, et deux livres… », dont Navire à l’ancre (ch XX).
Mansoure évoque largement les circonstances de l’assassinat : « ça s’est passé pendant la nuit… Il avait fait monter quelqu’un dans son appartement… Il faisait monter n’importe qui dans son appartement… (…) Si vous aviez vu la tête de certains garçons qu’il invitait chez lui, le soir… Même en plein jour, j’aurais eu peur… » . Selon Mansoure, l’assassin est une « ignoble petite gouape » au « visage d’ange », qui vit toujours et se fait appeler « Cavalier bleu ».
Le chapitre XXIII reproduit une fiche de renseignements sur Scouffi, qui le fait naître le 28 avril 1885 à Alexandrie :
« Alexandre Scouffi est venu pour la première fois en France en 1920.
Il a résidé, successivement :
26, rue de Naples, à Paris (8e)
11, rue de Berne, à Paris (8e) dans un appartement meublé
Hôtel de Chicago, 99 rue de Rome, à Paris (17e)
97, rue de Rome, à Paris (17e), 5e étage.
Scouffi était un homme de lettres qui publia de nombreux articles dans diverses revues, des poèmes de tous genres et deux romans : Au Poisson D’or hôtel meublé et Navire à l’ancre.
Il étudia aussi le chant et bien qu’il n’exerçât pas la profession d’artiste lyrique, il se dit entendre à la Salle Pleyel et au théâtre de la Monnaie à Bruxelles. A Paris, Scouffi attire l’attention de la brigade mondaine. Considéré comme indésirable, son expulsion est même envisagée.
En novembre 1924, alors qu’il demeurait 26, rue de Naples, il est interrogé pour avoir tenté d’abuser d’un mineur.
De novembre 1930 à septembre 1931, il a vécu à l’hôtel de Chicago, 99 rue de Rome, en commpagnie du jeune Pierre D. vingt ans, soldat du 8e génie à Versailles. Il semble que Scouffi fréquentait les bars spéciaux de Montmartre. Scouffi avait de gros revenus qui lui provenaient des propriétés qu’il hérita de son père, en Egypte.
Assassiné dans sa garçonnière du 97, rue de rome. L’assassin n’a jamais été identifié. »


SONACHITZE Paul (voir HEURTEUR)

D’un âge indéterminé, ce barman est brun mais se teint les cheveux, ce qui indique qu’il a atteint un certain âge (….). Son nom « géorgien » (p. 40) le classe dans le groupe important de personnages, principaux et secondaires, qui sont liés aux Russes de l’Immigration.
Le tandem qu’il forme avec son ami Jean Heurteur est le premier à « aider » Guy Roland dans sa quête d’identité, même s’ils le connaissent à peine. On se demande d’ailleurs comment Guy Roland est entré en relation avec Sonachitzé et surtout comment cela a déclenché leur réflexion sur le passé. En tout cas, le rencontrer est pour le narrateur une épreuve pénible (p.17) : on se demande bien pourquoi ! Très bizarrement, alors qu’il a le projet d’enquêter sur son passé, le narrateur n’a pas l’air très intéressé par ce que peut lui apprendre Sonachitzé et se laisse embarquer passivement vers le restaurant de Heurteur (p.18). On dirait qu’il ne veut pas savoir. « Monsieur refuse de nous mettre sur la voie », commente d’ailleurs Sonachitzé page 21.



Commentaire : voir HEURTEUR






























Matthieu Hives : 18/20

STERN Jimmy Pedro :

Contrairement aux autres protagonistes du roman, ce personnage n’est pas défini par des informations distillées petit à petit au fil des rencontres du narrateur. En fait tout ce que l’o apprend sur lui est regroupé au chapitre XXIX sur une fiche de renseignements fournies par De Swert à la demande de Hutte : entre celle de Denise Coudreuse et celle d’un énigmatique Pedro Mc Evoy figure celle de STERN, Jimmy, Pedro.

On sait depuis le chapitre XV, celui de la rencontre avec Hélène Pilgram, que Denise Coudreuse a épousé « le 3 avril 1939 à Paris (XVIII°) » un Jimmy Pedro Stern que personne n’a l’air de connaître (p.118) : son amie Hélène ne savait même pas qu’elle était mariée ! Elle, elle ne l’a connue qu’avec un Pedro Mc Evoy.

On apprend donc de façon très impersonnelle, dans le langage neutre de l’administration, toute une série de détails qui méritent commentaire :
· Jimmy Stern est né à Salonique, en Grèce, d’un certain Georges Stern et de Giuvia Sarano.
· Il est né le 30 septembre 1912
· Il a bien été marié à Denise le 3 avril 1939 à la mairie du XVII° arrondissement, époque où il habitait dans un hôtel de la rue Bayard, à Paris (VIII°), l’hôtel Lincoln
· Etranger de passage à Paris, il avait indiqué sur sa fiche d’hôtel son adresse en Italie : 2 rue des Boutiques Obscures, à Rome


a) Un Georges Stern (1882-1928) a été un célèbre jockey français au début du XXème siècle, surnommé le « Roi des Jockeys » à cause de ses nombreuses victoires sur les champs de courses français et anglais. Dès 1899, et jusqu’à la guerre de 14, il eut une brillante carrière. Il est abondamment cité dans les annales du sport hippique juif.
b) Si le nom de Giuvia Sarano n’évoque rien, le narrateur de Vestiaire d’enfance, un écrivain connu qui vit retiré en Afrique du Nord, se nomme Jimmy Sarano. Il est par ailleurs évident que ce nom inscrit le personnage de Stern dans une lignée italienne.
c) 1912 est l’année de naissance d’Albert Modiano, le père de l’écrivain. Il est né à Paris mais son père à lui, donc le grand-père de Patrick, était né à Salonique « et appartenait à une famille juive de Toscane établie dans l’empire ottoman » (Pedigree). En revanche le 30 est le jour de naissance de Patrick Modiano, le 30 juillet 1945.
d) il n’y a pas d’hôtel Lincoln à Paris mais une rue Lincoln, dans le XVIII°, à proximité des Champs-Elysées. Le 24 rue Bayard jouxte le fameux « 22 rue Bayard », siège des studios R.T.L. C’est d’ailleurs au 24 que se trouve le siège social de cette station de radio.
e) la Via delle Botteghe Oscure à Rome est une adresse particulièrement riche de sens. D’abord, c’est, dans la réalité historique de l’année 1978 où Modiano achève son roman, la rue où l’on retrouve, le 9 mai, le cadavre d’Aldo Moro, homme politique italien de haut vol, premier ministre à cinq reprises entre 63 et 76. Il appartenait à la Démocratie Chrétienne et avait signé un « compromis historique » avec le P.C.I. d’Enrico Berlinguer. Enlevé en mars 78 par les Brigades Rouges, groupe terroriste d’extrême-gauche, il fut retrouvé dans le coffre d’une voiture garée, « rue des Boutiques Obscures », à mi-chemin entre le siège de la D.C. et celui du P.C.I. Cette référence au terrorisme des « années de plomb » était bien sûr d’actualité au moment de la rédaction et de la publication du livre mais on ne peut pas franchement voir en Modiano un écrivain engagé !
f) plus sérieusement, on ne peut que penser au texte de Georges Perec intitulé La Boutique Obscure et paru en 1973 où le célèbre auteur oulipien raconte 124 de ses rêves personnels.

La dernière précision figurant sur la fiche de Jimmy Pedro Stern est qu’il « aurait disparu en 1940 » (p.180).

Commentaire :

« Disparaître » ne veut pas dire ici « mourir » et peut évidemment désigner un acte volontaire d’effacement, un départ, une fuite : cela expliquerait pourquoi Denise, son épouse, ne vit pas avec lui dans les années où elle fréquente Mc Evoy (1941/1943).

Cependant tout nous suggère que la « disparition » de Stern (l’étoile) coïncide avec l’apparition d’un autre Pedro, d’origine mystérieuse, en décembre 1940. Celui-là, le service « Dans l’intérêt des familles » ne peut que signaler son échec à l’identifier : « Il peut s’agir d’un individu ayant usé d’un nom d’emprunt et de faux papiers, comme il était courant à l’époque. » (p.180). C’est bien ce que le texte suggère : Pedro Mc Evoy, cet d’américain du sud travaillant à la légation dominicaine et domicilié chez Rubirosa, semble bien avoir été une identité d’emprunt rendue nécessaire par les rafles qui menaçaient les étrangers surtout quand ils étaient juifs. Peut-être est-ce pour éviter à Denise les lapsus et les gaffes en public que le prénom de « Pedro » a été conservé. En tout cas Rubirosa et ses relations diplomatiques n’hésitaient pas à fournir aux uns et aux autres de vrais-faux passeports : on en a même proposé un à Hélène Pilgram (p.111) ! Le passage de Jimmy Stern à Pedro Mc Evoy ne ferait que redoubler l’invention d’une nouvelle identité pour l’amnésique du début, quand Hutte lui avait « procuré un état-civil » : celui de « Guy Roland » (p.15).




















XV-118 ; XXIX ; XLVII-251
Christine Robillard : 17/20

Van ALLEN Léon :


Nommé aux chapitres XV et XXVIII, ce personnage est un simple figurant dans le roman. C'est Hélène Pilgram qui en parle la première : ce couturier de nationalité hollandaise (p.110) lui a présenté Denise Coudreuse. Son nom n’évoque alors aucun souvenir pour le narrateur (p.110). Pourtant Léon Van Allen a été l'associé de Denise comme on l’apprend dans la fiche signalétique de cette dernière, page 177 : ils ont créé ensemble, en avril 1941, une maison de couture située square de l'Opéra, dans le IX° arrondissement de Paris. Cette petite affaire ne durera que quatre ans, puisque la maison de couture ferme ses portes en janvier 1945 (page 178).

Nous n'avons aucun détail physique à son sujet mais nous savons qu'il a été danseur avant de travailler dans la couture (p.111). Il a d’ailleurs, après la guerre, « créé un cours de danse » à Paramaribo, en Guyane hollandaise, à l’embouchure du Suriname mais ne donne plus de nouvelles depuis le début des années 60.


Commentaire :

Ce personnage n’est qu’un simple nom qui flotte dans le passé des protagonistes mais il permet de cerner la personnalité de Denise, qui est non seulement une jolie fille, le mannequin « Muth », mais aussi une femme d’affaires, qui monte avec son ami une maison de couture. Contrairement aux autres, en particulier à Gay Orlow, elle semble vraiment travailler pour vivre.

On ne peut cependant négliger un détail : dans Pedigree, une sorte d’autobiographie de ses années de jeunesse, Modiano écrit à propos de sa mère, qui a été girl de music-hall : « A Anvers, elle partage une petite maison sur Horenstraat avec deux amis : un danseur, Joppie Van Allen, et Léon Lemmens… ». Il est évident que le personnage de Rue des Boutiques Obscures est un « mixte » de ces deux hommes réels, du moins son nom. Cela veut-il dire que Denise est une figure de sa mère ? « Muth » n’évoque-t-il pas phonétiquement la « mutter » allemande ?







XV-110 ; XXVIII-177
Pascal Lagache : 12/20

WILDMER André






















XI-96 ; XXXIII ; XXXVII
Lemancel
WREDE Oleg de : un nom “blafard » (p.208)

Le nom de ce personnage apparaît à la page 120 (chapitre XV) dans « le dernier petit mot » envoyé de Megève à Hélène Pilgram par Denise, en février 1943 : elle annonce que leur départ pour la Suisse, à Pédro et elle, est pour le lendemain. Elle précise surtout que, pour les joindre, il faut s’adresser, à Paris, à Oleg de Wrédé, dont elle donne le numéro de téléphone : AUTeuil 54-73. Ni Hélène ni le narrateur ne savent de qui il s’agit et le « contact » s’est avéré foireux : chaque fois qu’Hélène a téléphoné, on lui a dit « que ce monsieur était absent. » (p.120). Cela peut déjà créer un certain malaise.
Comme souvent quand le narrateur ne parvient pas à s’informer seul, c’est Hutte qui va « débloquer la situation » : dans la lettre du chapitre XXVII, il indique en P.-S. qu’il a une « bonne nouvelle » (p.175). En effet il a enquêté dans les milieux russes de Nice et a rencontré, « par chance », une dame « chez qui ce nom a réveillé des souvenirs. » (p.175/176). Or ce sont de « mauvais souvenirs […] qu’elle préfèrerait rayer de sa mémoire » : il se confirme que Oleg de Wrédé n’est pas quelqu’un de très recommandable.
La lettre de madame Kahan (chapitre XXXVI) tient ses promesses : elle a bien rencontré, dans les années de l’immédiat avant-guerre, « un jeune homme d’une vingtaine d’années », qui vit avec son vieux père, le directeur d’un petit restaurant russe de la rue François 1er, à Paris (p.205). Précision intéressante : il méprise complètement son père et, tel un mythomane, raconte qu’il est en réalité le fils d’une famille de la très haute noblesse française, les Montpensier, et qu’il gagne sa vie comme pianiste. Mais, dit madame Kahan, « tout cela ne tenait pas debout » et elle conclut sévèrement : « J’ai compris que c’était une petite gouape qui devait se laisser entretenir par des personnes des deux sexes. » (p.206). Il a un « extérieur frappant », une élégance impeccable, un sourire éclatant et un rire continuel mais on sent derrière cela une « ruse animale ». Tout ce qu’il raconte sur ses relations mondaines brillantes est peut-être en partie vrai car il est séduisant mais sa « gentillesse [est] glaciale ». Ce portrait psychologique très précis ne peut qu’inquiéter le lecteur sur le rôle que va jouer le personnage dans les derniers chapitres.
Plus grave encore, madame Kahan témoigne qu’en 1941-42, elle l’a rencontré sur une plage du Sud, Juan-les-Pins, « toujours en forme et riant aux éclats » : il était le protégé d’un officier allemand, ce qui ne l’empêchait pas d’être le gigolo d’une riche veuve, celle de l’écrivain à succès Henri Duvernois ! Ce joli personnage avait aussi le projet de rentrer à Paris, pour vendre des voitures aux Allemands : c’est donc un adepte de la Collaboration.
C’est ce charmant personnage qui devient, à Megève, où il vient souvent (p.227), un habitué de la bande d’amis que Freddie et Gay Orlow fréquentent : il est une fois de plus mêlé aux émigrés russes, et c’est à ce titre que Gay Orlow l’avait rencontré à Paris. Cette page, qui est cette fois un long souvenir du narrateur lui-même, nous permet de connaître sur Oleg de Wrédé le point de vue de quelqu’un qui l’a connu : « Il semblait qu’il vécût d’expédients, d’achats et de reventes de pneus et de pièces détachées ». Même André Wildmer, qui ne sait pas son nom, l’avait remarqué et s’en méfiait : « Pedro… Avant que vous partiez, je t’ai dit qu’il fallait se méfier de ce type… […] Le Russe à tête de gigolo… » (p.196). Il lui trouvait « une gueule de gigolo » (p.228).
De fait, c’est lui qui va organiser pour Denise et Pedro le passage de frontière qui leur sera fatal : son charme et sa gaieté séduisent tout le monde (p.227), Denise le trouve « sympathique » (p.228) et le narrateur, après un instant d’hésitation, accepte le marché qu’il lui propose, « 50 000 francs par personne pour que « Besson et lui se charg[ent] de [les] conduire jusqu’à un point proche de la frontière où un passeur expérimenté de leurs amis les relaierait ». Et le lecteur comprend que cela est faux quand le narrateur ajoute : « Ils avaient ainsi fait passer en Suisse une dizaine de gens dont il citait les noms. » Nous savons depuis la lettre de madame Kahan que Wrédé est un menteur et qu’il se vante de relations imaginaires.
Le passage de la frontière est en effet un épouvantable guet-apens, dont Wrédé est manifestement la tête pensante : c’est lui qui conduit la voiture, lui qui se fait remettre l’argent, lui qui donne des ordres. Malgré son éternel sourire, il organise la séparation et part avec Denise qui ne se doute de rien. Mais Pedro a compris : « j’ai eu un vague pressentiment » ; « de nouveau un pressentiment m’a pincé le cœur » ; « je me suis dit que j’avais un naturel très méfiant et que je me faisais des idées » ; « j’ai compris qu’il ne reviendrait pas » ; « de toutes mes forces, j’essayais d’écarter la pensée que Wrédé allait l’abandonner elle aussi et qu’il ne resterait rien de nous deux. » De cette escroquerie criminelle, il reste au narrateur l’image du sourire de Wrédé : « Etrange sourire que je revois encore dans mes rêves. » (p.229/230).
Dès lors le personnage disparaît du récit. Son rôle est achevé. Reste à enquêter sur le lieu auquel il est associé : le Garage de la Comète, 5, rue Foucault, Paris 16°. « Le Russe se trouvait-il dans cette pièce quand je lui avais téléphoné de Megève à AUTeuil 54-73 ? » : c’est sur cette question que se termine la recherche du narrateur sur Oleg de Wrédé (p.240).

Commentaire :

Ce personnage a joué un rôle essentiel dans le passé du narrateur : il devait permettre à Denise et Pedro de passer le frontière suisse. Sous des air amicaux et souriants, c’est un escroc de la pire espèce, une véritable crapule. Indéniablement lié aux milieux du marché noir et de la collaboration, il est l’organisateur du complot qui a sans doute conduit Denise à la mort et a failli tuer le narrateur. Il a pourtant laissé surtout l’image d’un sourire.
Menteur, tricheur et particulièrement louche, c’est un personnage que l’on aimerait oublier (madame Kahan) mais dont on rêve encore vingt ans plus tard (le narrateur) : il est donc très important dans un roman qui traite essentiellement le thème de la mémoire. Son rôle évident dans l’histoire (assassin des « héros », même si Pedro n’en est pas mort) est ainsi doublé d’un rapport évident à la question que pose Modiano : qu’est-ce que la mémoire et comment fonctionne-t-elle ?


XV-120 ; XXVII-175 ; XXXVI ; XXXVII-226/231 ; XXXVIII-196 ; XLI ; XLII
Antoine Lefebvre : 14/20
Hélène Delahaye : 16/20




# Posté le lundi 02 juin 2008 02:25
Modifié le mardi 10 juin 2008 14:25

JE / MOI

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# Posté le mardi 13 mai 2008 18:02

Biographie

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# Posté le mardi 13 mai 2008 18:02

Calendrier de l'action

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# Posté le mardi 13 mai 2008 18:02